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Accueil du site / Geste cinématographique / Défendre des films et ceux qui les font / « La fiction de l’architecte » d’Emmanuel Massart : le quotidien s’éloigne

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Cet article a été rédigé dans le cadre de la soirée B-docs n°04 du dimanche 25 janvier 2009 où La fiction de l’architecte faisait partie de la programmation.

La fiction de l’architecte est une double commande. Celle de deux familles faite à un architecte, Damien Henry, pour transformer un bout de leur habitation. Et celle de l’architecte à mon égard par le biais du film. En bout de course, Damien m’a demandé de rendre visite aux Verschueren – Père et fils – pour voir comment ils vivaient dans ces lieux pensés et dessinés par la main de quelqu’un d’autre. L’architecte participe au scénario d’un film qu’il ne verra jamais.

Peu de choses filtrent de nos quotidiens. Il est d’emblée difficile de le résumer d’un lieu, une maison par exemple. Le plus souvent, les vies se partagent entre plusieurs endroits, plusieurs fonctions. Le film ne peut faire sentir des éléments du dehors qu’à la mesure de ce que chacun raconte, de ce que l’on devine de l’école qui se termine pour les enfants, Zénon et Léonore, ou de leurs jeux dans le jardin recouvert de neige. La maison est l’oscilloscope de la journée, l’endroit où tout commence le matin et où tout finit le soir.

Je n’ai moi-même filmé qu’à partir de l’après-midi, perdant un peu de cette chronologie précieuse, devant de toute manière visiter deux maisons, l’une à Fléron, l’autre à Liège.

Plus loin, le quotidien se présente comme l’écorce de l’intimité, son théâtre flanqué derrière un mur, sans public. L’on ne parle pas de soi devant un inconnu, pas sans raison particulière du moins. Dans le cas présent, l’architecte était mon ticket d’entrée rêvé, un passe-droit qui permet d’éviter d’avouer ouvertement un désir : « j’aimerais vous filmer. » Or, l’on ne filme pas des gens sans désir, sans vouloir approcher quelque chose même si cela reste du domaine de l’intuition.

Quoiqu’ici, Florence et Olivier Verschueren sont un couple d’amis. Cela change passablement la donne… Le risque, en filmant des amis, est de faire un film de chambre, de construire un vase clos hermétique pour le spectateur, de demeurer dans une petite affaire privée. C’est le film de famille qui guette, d’autant plus que les enfants apparaissent tour à tour chez leurs parents et chez leurs grands-parents.

Le dernier problème du quotidien, c’est qu’il est censé représenter la vie comme elle va. Ce serait une sorte de chronique froide des jours, sans enthousiasme, sans temps fort, sans direction. Une espèce de neutralité sans âme. Or, prendre une caméra implique du regard – du « je ». Surtout - et c’est là que la commande m’intéressait - le quotidien m’apparaît comme l’épopée par excellence et qu’à bien raconter la vie simple, l’on raconterait de proche en proche le monde entier.

Evidemment, ce n’est pas en quelques jours de tournage et un maigre court métrage que l’on va épuiser ce quotidien et d’ailleurs, je ne suis pas cinéaste. Je ne sais pas très bien comment me décliner puisque le cinéma n’est ni ma profession, ni mon loisir. Disons qu’il est un outil pour rencontrer des gens et se mettre au travail avec eux.

L’architecte, lui, travaille sur une planche à dessin, il se frotte néanmoins avec ses clients, essayant de saisir ce qui les travaille, ce qu’ils désirent, pouvant avec sa propre grammaire déployer de nouvelles phrases, mettre en croquis ce qui n’est même pas tout à fait en mots. Dépasser ce qui est simplement dit, voilà bien ce que filmer le quotidien veut dire.

En se calant dans un coin alors que l’un regarde la télévision, l’autre fait des mots croisés, le troisième prépare le repas et les enfants se font entendre à l’étage alors qu’ils prennent leur bain, en restant ainsi aux aguets, l’on attrape des gestes plus que des mots. L’on attrape ces moments qui nous échappent mais qui parlent véritablement de nous.

J’ai ainsi toujours été étonné que dans La fiction de l’architecte ne figure pas un plan tard le soir où Florence vérifie les cartables une fois les enfants couchés. L’instant est presque silencieux et je perçois de la fatigue dans la manière de retirer le journal de classe et de l’ouvrir, je perçois une sorte de lenteur qui annonce qu’elle va bientôt elle-même aller dormir, refermant la porte de la fiction quotidienne. Elle relève la tête, se souvient de ma présence, sourit et finit par dire : C’est vrai que cela donne du pouvoir, une caméra. Voilà, dans un film, quelque chose brûle et on brûle avec.

Derrière, c’est le noir, le mur abattu lors des travaux qui luit au passage d’une voiture dans la rue. Le chat qui se relève une dernière fois. Les jouets à moitié rangés dans une armoire dont la porte est restée ouverte. Le tic-tac imperturbable d’une horloge. Le feu au bois qui crépite encore jusqu’à plus soif.

En essayant d’être à bonne distance, l’on ne filme pas des amis mais plutôt l’amitié, cette idée que chacun va tranquillement sa vie et que l’autre regarde attentivement. Mon pari en essayant modestement de tenir une caméra droite, c’est de dire que derrière la fiction de l’architecte se cache le quotidien et que celui-ci n’a de valeur que comme épopée de l’universel.

Plus l’on tente de cerner quelque chose de singulier, d’exprimer ce qui nous travaille à l’instant du film, plus cela disparaît dans l’air, léger comme une signature sur l’invisible feuille commune. Alors qu’à l’image apparaissent quantité de petites lumières dans la nuit liégeoise, Florence conclut pour nous : Si la lumière est encore allumée, c’est qu’il se passe des choses dans ces maisons-là.

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