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Accueil du site / Grands entretiens / GE n°02 - la jeune fille Christiane Perret-By / 07 - Christiane Perret-By : il n’y a pas de fatalité

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Cet article fait partie du grand entretien n°02 - la jeune fille Christiane Perret-By de la série des grands entretiens disponible dans la rubrique correspondante du site.

C’est complètement anecdotique mais la voix qui était la tienne dans le film La fleur maigre, c’était une actrice qui allait devenir célèbre… (Toutes les voix ont été doublées dans le film NDLR)

Quand Paul est venu à Cannes avec Rose, j’ai dit : « C’est drôle. Ce n’est pas moi qui parle dans le film. Ce n’est pas ma voix. » Pourtant, je n’avais pas ressenti de malaise ou de surprise. Comme si c’était ma voix… Le doublage n’était pas très différent en fait. Paul m’a rapporté que lors de la postsynchronisation à Paris, un comédien du nom de Dorléac était présent et ses deux filles l’accompagnaient. Françoise Dorléac et Catherine Deneuve. « Je suis incapable de te dire à laquelle il a été demandé de prêter sa voix mais c’était l’une des deux soeurs. » Comme Françoise Dorléac est morte en 67, cela fait une drôle d’impression.

Tu revois Paul Meyer en 1963 et puis plus rien…

La grosse surprise : je suis en voiture, en route vers la Belgique, et j’entends une voix brusquement à la radio qui parle de La fleur maigre et qui dit : « Mon film… » Ce n’est pas possible ! Quelqu’un m’avait dit qu’en 1968, il avait eu un accident de voiture et était décédé. A cette époque, j’essayais de le retrouver. J’ai eu la surprise de ma vie quand je l’ai entendu à la radio. Nous étions en 1993, en novembre 1993. Le film allait passer sur Arte France le dimanche suivant. Je tombais des nues. Paul était en vie. On ressortait le film après autant d’années. J’ai enregistré le film. Une redécouverte.

Deux ans plus tard, j’apprends que Paul Meyer cherche les acteurs de son film pour une projection de gala à Mons. Je suis allé à la projection. J’ai retrouvé Paul malheureusement très brièvement parce qu’il y avait beaucoup de monde pour l’occasion. Il y avait Di Rupo, le bourgmestre. On a serré beaucoup de mains et on n’a pas pu se dire grand-chose. On s’est revus un an plus tard, lors d’un dîner organisé par Paul et Anne Michotte pour réunir les gens du tournage, ceux encore en vie. Il y avait des mineurs décédés bien sûr, d’autres repartis en Italie. Il demeurait surtout les enfants. J’étais une des plus âgées finalement.

On a passé un bon moment. Il a parlé de la resortie du film, de l’aide de Patrick Leboutte, de ce qu’il avait écrit sur le film. C’est surréaliste, cette resortie mais elle a permis de replacer le film à sa juste valeur. Je ne savais rien des galères qu’il avait vécues. Que ces ennuis aient duré trente ans était inconcevable. En 1963, lors du festival de Cannes, il avait déjà eu bien des prix à l’étranger. Il avait une reconnaissance mais peut-être plutôt des gens du cinéma.

Ce que je voudrais savoir à mon tour, c’est la reconnaissance qu’a ce film aujourd’hui. Est-ce dans un cercle restreint ou est-ce plus large ?

Je ne pense pas qu’il soit publiquement reconnu parce qu’il n’est toujours pas très connu. Il n’est pas si connu même dans l’univers cinéphilique en France comme en Belgique ou ailleurs. Il est resorti en 1994, l’offrant à une nouvelle génération mais rien n’a suivi. La fleur maigre est apparu comme une météorite. Le peu qui a été dit et écrit à sa mort montre la place restreinte qui lui a été accordée tout en ayant une reconnaissance populaire mesurée. A Liège où nous avions montré le film, il y avait beaucoup de gens et certains sont restés debout durant la projection. Il avait beaucoup d’amis.

En France, le film passe souvent. Il a une reconnaissance.

Quand des fiches d’éducation au cinéma ont été créées en Communauté française de Belgique, « Films à la fiche », il y avait une centaine de films proposés dont un panorama du cinéma belge. Déjà s’envole la fleur maigre n’en faisait pas partie. C’est incompréhensible. Il y a Misère au Borinage d’Henri Storck. Il y a Lettre à Henri Storck. Les enfants du Borinage de Patric Jean. Mais le grand film, lui, est totalement absent.

Il ne faut pas être cinéphile pour s’intéresser à La fleur maigre. Il faut avoir conscience que le cinéma a un rapport avec le monde.

Tu veux dire qu’acteur ou spectateur du film, il éveille une conscience.

Tu disais tout à l’heure : « C’était la première personne qui agissait. » Je reviens ici du festival de Lussas où j’ai vu Bamako d’Abderrahmane Sissako, film qui se déroule au Mali donc. Il met en scène le procès du FMI qui vide l’Afrique de ses richesses. C’est du cinéma mais le film prend en compte le monde lui-même. Cette prise en charge est une part très restreinte du cinéma. La fleur maigre embrasse également le désastre du monde. Tu disais tout à l’heure : « J’ai découvert le monde derrière un mur. »

Dans le milieu culturel, il n’y a pas beaucoup de monde qui ont cet intérêt. Lors d’une des dernières projections à Bruxelles, le public était constitué d’étudiants de journalisme. Ces étudiants âgés de 20 ans comprenaient bien ce que le film racontait mais ils ne comprenaient pas que c’était le monde qui se cachait derrière cette histoire. Ils ne comprenaient pas la relation entre un film en train de se faire et le monde qu’il y a derrière.

C’est un peu cela que je retire de cette expérience. Un choc mais quelque chose qui n’apparaît pas de suite, qui demeure dans l’inconscient. Ce n’est pas Paul lui-même, c’est ce qu’il m’a fait découvrir. Quand je voyais le cinéma auparavant, les stars, c’était un autre monde. Brusquement, je suis rentrée dans l’écran avec Paul Meyer.

Quand on regarde le film, on se dit : « Cette fille en fait tout un plat. » Elle apparaît quelques minutes à l’écran. C’est trois fois rien. Mais les conséquences que ce film a eu sur ma vie…

Tu as relié ce film à une histoire qui commence avant lui, qui passe par ton grand-père, qui est passée par Paul Meyer et ce prof de philo. Tout cela a façonné ton récit. Aujourd’hui, quand l’on voit ce film, à côté d’autres, on en fait pas un récit personnel, on ne dit pas : « Ceci est mon histoire. » On en fait un objet culturel, un objet de savoir. Aujourd’hui, on fait une analyse de ce film. Toi, tu en fais un récit. La différence est là. On manque de récit aujourd’hui.

On est plus attiré par un roman, même s’il dépeint un contexte social, que par une chronique analytique. Paul, lui, a fait les deux. Il a montré le côté théorique, le chômage, la misère. Il met néanmoins les personnages en scène. Il invente. Cette scène où l’enfant caresse son bras à la fin du film, alors qu’il voit sa propre solitude d’enfant orphelin face à la famille réunie derrière la fenêtre, c’est l’histoire du personnage. Il y a l’histoire de Geppino qui se fait envoyer sur les roses… Il y a plein de petites histoires qui viennent se greffer. Ca éveille la sensibilité. « On a tous plus ou moins vécu quelque chose comme ça. »

Moi, je peux te raconter l’histoire, comment je l’ai ressentie. Quand j’ai lu ta lettre sur le blog de « Libération », je l’ai ressenti de nouveau : quelqu’un avait vécu la même chose que moi.

Tu as découvert avec ce film non pas la beauté mais la justesse.

Il y a la beauté éclatante d’abord, ces plans magnifiques. Il ne faut pas parler des choses avec trivialité. Il y a ensuite la misère de ce qui se raconte, le Borinage mais il y a quelque chose derrière.

C’est quoi ce quelque chose ?

Il n’y a pas de fatalité. On ne doit pas subir.

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GE n°02 - la jeune fille Christiane Perret-By

 

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