Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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« Il n’y a pas d’orgueil à dire tout haut : Et moi aussi je suis peintre ! L’orgueil consiste à dire tout bas des autres : Et vous non plus, vous n’êtes pas peintres ! » Et moi aussi je suis peintre signifie : et moi aussi j’ai une âme, j’ai des sentiments à communiquer à mes semblables.

Jacques Rancière, Le maître ignorant

Quelle peut être l’envie de collaborer à un journal qui n’existe pas encore à l’heure où sont couchées ces lignes ? [1] A l’heure où il n’a pas encore reçu ces premiers lecteurs qui le jugeront à l’aune des textes proposés et donc, parmi d’autres, celui-ci ? Quelle peut être l’envie d’écrire si ce n’est de faire des rencontres et de vérifier que nous parlons bien la même langue ?

Je ne vais pas parler de « fonction de l’artiste », ne voulant pas donner trop de lumière à l’individu, la figure particulière, Ce qui m’intéresse passe plutôt dans l’entre-deux, la relation, la rencontre donc.

Au travers de « la fonction de l’artiste », la cité apparaît telle une ruche où chacun apporterait sa pierre à l’édifice de la production collective. On peut c’est vrai considérer que l’artiste produit des œuvres dont le coût minimum devrait représenter ce qui lui permettra de produire l’œuvre suivante dans une économie en équilibre.

Mais sa fonction n’est pas de se joindre aux tailleurs de pierre, aux marchands, aux agriculteurs, aux travailleurs précaires dans une répartition exclusive des identités de chaque habitant. Tout simplement, l’on peut être tailleur de pierre, marchand, agriculteur, travailleur précaire et entrer dans le travail de l’art.

La fonction de l’art est précisément de sortir de l’économie partagée entre temps de production et temps de repos, l’un étant le résultat de l’autre. La société moderne l’appelle plus simplement : « métro-boulot-dodo. » Le travail de l’art n’est même pas un loisir, une sorte d’échappatoire provisoire à l’usine, au bureau, au chantier, aux champs. Le travail de l’art n’est pas une petite affaire privée, une affaire de gens cultivés. C’est un lieu de bataille avec soi-même et avec les autres.

Le réalisateur d’un film peut très bien se battre avec ses démons, avec ses questions, entrer en crise alors qu’il est en tournage ou au-delà, en montage. Il n’est pas différent pour autant du spectateur qui de son côté a le pouvoir de faire du même film autre chose que l’intention de l’auteur. Le spectateur peut recomposer, grossir certains éléments, en inventer d’autres qui n’y sont peut-être pas. Il va tout simplement se mettre au travail à son tour. Peut-être que regarder Le fils des frères Dardenne, c’est se confronter à une manière d’être un père ou un fils parce que l’on porte cette question au moment où l’on regarde le film.

Le travail de l’art est une expérience égalitaire où par le biais de l’outil caméra – dans le cas du cinéma -, chacun va se mettre en scène, se mettre en « je » et en jeu. Le cinéma est fait pour bouger les places et faire du tailleur de pierres autre chose qu’un tailleur de pierres. Le cinéma, au travers de ses myriades de récits singuliers, raconte sans cesse la métamorphose possible de l’individu.

Ce qui rend les Vues Lumière magnifiques, ces films très courts tournés par les inventeurs du cinématographe à la fin du XIXème siècle, c’est la métamorphose produite par l’acte même de filmer et de projeter. Par le plus grand des hasards, un passant rencontre la caméra d’un opérateur Lumière alors qu’il flâne dans une rue de Berlin, Londres ou Paris. Ce dernier lui indique l’heure et le lieu de la projection, le soir même. En quittant la rue pour entrer dans la pénombre d’une salle, le personnage filmé devient ainsi spectateur. Il reconnaît à l’écran son propre visage, ses traits, sa veste, tout ce qui le rend singulier et qu’il va partager au milieu d’autres inconnus.

Au cinéma, l’individuel devient expérience collective, fil commun. Chacun est un passant en puissance, perdu dans les rues des grandes villes, regardant distraitement un appareil étonnant que l’on nomme cinématographe. Le travail de l’art, c’est de pouvoir mettre un bout de nous-mêmes dans ce qui se joue à l’écran. Le tailleur de pierres va ainsi pouvoir trouver des affinités avec le marchand, le travailleur précaire avec l’agriculteur et ainsi de suite.

Quand le cinéaste Claudio Pazienza rencontre un ensemble de Belges pour leur demander depuis quel point de vue ceux-ci regardent la Belgique – dans Tableau avec chutes - 1997) -, ils répondent pour certains depuis leur fonction de ministre, médecin, avocat. Ils répondent en professionnels disposant d’une spécificité et d’un pouvoir. Il n’y a par exemple que l’avocat qui peut donner le nombre de divorces de l’année écoulée. Mais très vite, d’autres prennent la parole simplement parce que le cinéaste les rencontre au hasard des rues de Quaregnon, du Limbourg ou d’ailleurs, sans leur demander leurs papiers.

Ces passants donnent leur opinion personnelle, singulière, et la trame du film va les raccorder les unes aux autres comme d’innombrables possibles du pays Belgique. Il n’y a pas la phrase, la vérité d’un pays, il y a les mille récits encore à raconter. Le travail de l’art est une affaire de métamorphoses jamais terminées, de rencontres autour d’une langue commune, au-delà des fonctions particulières de chacun dans la vie pénible du travail.

J’aime l’idée que la caméra attire à elle des récits singuliers, des visages au départ anonymes, des gestes que chacun va devoir apprivoiser. Il y a place pour se laisser emmener par cet étranger, ce vieil agriculteur par exemple alors que moi-même je ne suis pas agriculteur. Voir un film, c’est espérer que tout ne soit pas joué d’avance et qu’on a quelque chose à faire avec les autres.

Si l’artiste peut provoquer l’éclatement des fonctions, faire émerger ces récits singuliers traversés de commun, obligeant chacun à faire l’aller-retour entre sa propre histoire et celles qu’il saisit à l’écran, alors considérons qu’il y a travail. Et moi aussi j’ai une âme.

notes:

[1] Ce texte a été rédigé pour le numéro 0 du journal culturel citoyen « Le répondeur » de Bruxelles (Espace culturel de L’Escaut) dont le thème était : « la fonction de l’artiste ». Le journal est téléchargeable ici.

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