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Cet article a été rédigé dans le cadre de la soirée B-docs n°08 du dimanche 17 mai 2009 où Ce qui reste faisait partie de la programmation.

Filmer ses parents. Pour le spectateur rompu au cinéma documentaire intimiste, rien de nouveau. Une caméra digitale suffisamment petite que pour être tenue à une main, l’autre soudain visible dans le champ, attrapant par exemple une vieille photographie pour nous la rendre visible, bien au centre de l’image : un visage traversant le temps. La voix off du cinéaste situe ses questions, les enjeux du film. En filigrane, le lien brisé, un « faites passer » qui manque entre le cliché noir et blanc et la vidéo.

C’est en effet de cela qu’il s’agit dans Ce qui reste de Fanny Dal Magro. A écouter les intervenants, nous devons être quelque part dans le nord de la France. Le générique final confirme que le film roule sa bosse du côté de Douai. En arrière plan, nous sentons des racines ouvrières possibles laissées par cette jeune femme qui a rejoint Bruxelles, la promesse du cinéma et ainsi, ce film tourné dans le cadre du thème : « Mensonges et secret » organisé par l’AJC ! et le Centre Vidéo de Bruxelles. Filmer ses parents signifie ainsi revenir aux lieux d’origine.

Le père de Fanny, Bernard, expose effectivement des aïeuls modestes qui ont participé à la construction de la cité des cheminots. Il imagine la fierté de son propre père à savoir que l’un de ses enfants a finalement choisi un métier manuel. Tout cela est dit dans Ce qui reste mais ce n’est pourtant pas la cinéaste qui nous le confie précisément, plutôt est-ce raconté de biais, au fur et à mesure.

Au détour d’une scène, Bernard fait une halte dans un de ces cafés où traînent de vieux amis réunis autour d’un zinc sans âge. Il est visiblement l’un de ceux-là. Malheureusement, la caméra ne prend pas la peine de filmer pleinement l’endroit et au montage, les clients deviennent une suite de portraits isolés où les regards se perdent sans que nous puissions y projeter du désir. L’on s’amuse certes de voir que l’un d’eux est le sosie parfait de Luis Buñuel mais déjà, la voix off de Fanny reprend. Sa quête est ailleurs : le grand-père. Son grand-père, Henri : qui était-il ?

Depuis le début du film, la voix de la jeune femme nous partage cette question, se cogne contre quelques photographies, ressasse les propos de sa grand-mère qui ne voulait pas parler d’un homme violent et alcoolique alors qu’enfant, souvent Fanny était emmenée au cimetière pour nettoyer la tombe du défunt. Que reste-il dès lors ? Un père. Un corps réel celui-là, le seul à pouvoir être filmé.

Ce qui reste met longtemps à démarrer. Après dix bonnes minutes, la cinéaste confie ses doutes : la place ténue entre cette grand-mère silencieuse et un père qui avoue que la mémoire idéalise toujours. Bernard qui essaie de souffrir le moins possible – physiquement et au-delà – alors que Fanny aimerait tout bonnement qu’il soit heureux. C’est cet homme-là, ne refusant pas d’être regardé par sa fille, qui tient le film tout entier.

Fanny découvre ainsi que la caméra et ses questions ne suffisent pas, pour reprendre ses mots.

De son père, elle ne sait trop que filmer et hésite entre le travail de poterie – gestes simples et tranquilles -, l’inscription lâche dans le fil d’une histoire collective – mais elle ne filme pas de collectif -, et le passé familial derrière lequel elle court en s’abîmant les yeux devant une poignée de photographies. Fanny Dal Magro prendra du temps pour laisser ce père apparaître pour lui-même. Ainsi, en évoquant le mystère d’Henri, dès la première image du film, elle nous empêche de regarder pour elle-même la scène suivante : le nettoyage d’une pièce de terre cuite et le sourire du paternel.

L’enjeu qui se dégage finalement du film, c’est la place qu’elle va laisser peu à peu à cet homme qui fait avec ce qu’il est, ne se dérobe pas aux questions de sa fille, l’apprivoise aussi. Le sujet du film n’est pas ce grand-père qui va demeurer dans l’ombre, plutôt comment la cinéaste ouvre un espace où l’autre va pouvoir tenir pudiquement debout, face à elle. Comment cet homme va devenir un père à l’image. Et qu’est-ce que c’est qu’un père sinon quelqu’un que l’on observe, que l’on regarde et qui aide à vivre, pour reprendre la conclusion même de Ce qui reste.

C’est en cela que ce court métrage touche juste, parce qu’une femme à la caméra apprend à faire passer une image auprès de son spectateur comme elle-même apprend à la recevoir. L’essentiel du film ne tient pas dans les longues interventions de Fanny à notre adresse mais quand enfin, elle filme les outils de l’atelier au présent, dans un long panoramique chargé de l’émotion qu’a eu Bernard à révéler sur un banc, dans le vent d’avant printemps, face aux questions pressantes, que certains de ses instruments avaient été façonnés par la main même de celui qui l’a élevé.

Un autre film commence dès lors, où le père initie avec Valentine, la fille de Fanny, un nouveau personnage aux joies d’un fruit à croquer ou à l’écho que produit un son lancé dans le creux d’une jarre. Le père devient grand-père et le film de se clore.

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