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Accueil du site / Geste cinématographique / Qu’est-ce que le cinéma ? / Séminaire I / Avoir 20 ans aujourd’hui / 08 - La tendance classique du cinéma : voir pour faire

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Cela peut sembler incongru de faire un détour si long en présentant un contexte, mais j’étais obligé de commencer ce séminaire ainsi : dans quel moment de l’histoire nous situons-nous ? C’est quoi vivre sous la tyrannie du marché. Pourquoi le marché a-t-il intérêt à ne pas être ce que je vais défendre ? Pourquoi le marché a-t-il intérêt à se focaliser sur l’œuvre, pas sur la pratique, l’expérience ?

Qu’est-ce que c’est que le cinéma ? Il n’y a qu’un livre qui est ainsi nommé. Il est d’André Bazin. Il ne l’a même pas fait exprès. C’est un recueil d’articles, et à la mort de Bazin, quelqu’un les a recueillis et à appeler cela : « Qu’est-ce que le cinéma ? » Deleuze s’est posé la question avec ses deux essais, « L’image-mouvement » et « L’image-temps. » Daney, parfois Godard ou Comolli. Voilà. La réponse se fait souvent par défaut. Le cinéma, ce sont des films. Tout ce qui est placé dans les mains d’un producteur, qui raconte une histoire sur une pellicule et qui est distribué comme les tomates, pour être amené dans une salle, on appelle cela du cinéma. Besson et Bresson. Ensuite on distingue : il y aurait le bon et le mauvais. Une revue trouve que tel film est bon, l’autre pas. Il y aurait le cinéma d’auteur et le cinéma commercial. Comme si John Ford ou Hitchcock ne faisaient pas les deux. Tout serait cinéma à condition d’être film.

C’est une idée à laquelle je ne peux me résoudre. C’est un peu comme si l’on disait que tous les livres sont de la littérature. Le cinéma est le seul art où l’on a tout confondu : celui qui fait, l’appareil de production, le lieu où l’on voit. Patrick Le Lay, patron de TF1, qui a dit récemment que le travail de TF1 était de vendre du temps de cerveau disponible pour Coca-Cola, Patrick Le Lay donc, a écrit un livre. C’est d’ailleurs son seul point commun avec Marcel Proust. Mais je pense qu’il n’y en a qu’un qui a fait de la littérature. Alors, pourquoi suffit-il de faire un film pour appartenir à l’histoire du cinéma ? Tout ce qui a été produit dans l’histoire du cinéma a été réfléchi. Mais il y aussi un cinéma hors industrie : les groupes Medevdkine, Jean Rouch, Deligny, etc.

Il y une phrase qui va permettre de mieux comprendre les choses, une phrase de Deligny, ce grand pédagogue qui a fait un film sans le savoir. Il a tenu toute sa vie un journal intime où il parlait de cinéma. Un de ses textes s’appelle « camérer » : « Je n’aime pas le mot « filmer ». En littérature, on dit « écrire », on ne dit pas « livrer ». En sculpture, on dit « sculpter », on ne dit pas « statuer ». En peinture, on dit « peindre » et non « tableauter ». Dans le cinéma pourtant, on dit « filmer » ». Et il termine en disant qu’il n’y a qu’en cinéma qu’on a confondu la beauté du geste avec l’obsession du produit à faire. C’est une manière de dire que tout n’est pas cinéma.

Dans l’histoire du cinéma, il y a toujours eu deux rapports, deux attitudes. Je résumerai l’une de ces deux approches avec cette phrase : « voir pour faire ». L’autre sera : « faire pour voir ». « Voir pour faire », c’est plutôt la tendance hollywoodienne ; ce qui n’est pas un jugement de valeur. L’autre attitude est plus risquée, plus cinématographique tout de même. En tout cas, elle protège moins que la première des aléas.

« Voir pour faire », c’est le mythe de la caverne de Platon. J’ai vu le film avant de le faire. Je l’ai pensé, je l’ai dessiné, je l’ai découpé, je l’ai story-boardé, je l’ai dialogué, j’ai choisi les acteurs. Le travail du cinéaste est d’illustrer ce qui a été prévu. Il s’agit de rendre le produit fini conforme à ce qu’on en voulait. Il peut évidemment se passer des choses en route et de grands cinéastes avaient besoin de tout dessiner mais s’autorisaient de jouer avec les imprévus ou à filmer leur rapport avec leurs sujets. C’est une première tendance, dominante : c’est celle-là qui intéresse l’industrie. Le cinéma demande des moyens financiers. Les producteurs ont tout intérêt à avoir des garanties par rapport au projet. Le produit livré doit correspondre au projet écrit.

D’où la multiplication des béquilles dans ce cinéma. Par exemple, le script doctor, à la fois drôle et tragique. Le bon docteur Script qui me fait penser une fois encore à Lucky Luke. Souvenez-vous du bon élixir du docteur Doxley : il avait une potion qui guérissait de tout. De la tuberculose à l’indigestion, c’était la même potion pour tous. Le script doctor, c’est cela. Vous avez un projet de film original, vous êtes un malade. Commandé par la production, il va formater votre projet pour le rendre conforme à ce qui est supposé plaire au plus grand nombre. On vous demandera ensuite de faire un découpage très serré. C’est du vocabulaire de boucherie. Découpage de viande pour aller à Cannes.

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