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Accueil du site / Geste cinématographique / Qu’est-ce que le cinéma ? / Séminaire I / Avoir 20 ans aujourd’hui / 09 - L’autre tendance du cinéma : faire pour voir

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L’autre tendance, c’est faire pour voir. Faire le film pour pouvoir le voir parce que je ne sais pas à l’avance ce qu’il va être. Je sais de quoi cela parle. Je sais ce que j’ai envie de faire. Je sais pourquoi je le fais. J’ai préparé bien sûr. Mais j’ai besoin de faire le film pour le mettre à l’épreuve des faits. Peut-être qu’en cours de route, je vais tomber amoureux de l’actrice. Cela pourrait tout changer. Le film ne sera pas forcément ce qu’il était au départ. Je vais peut-être le détester, cet acteur. Il y a ceux qui vont s’arc-bouter sur le plan de départ et d’autres qui vont dire : « Chouette, un incident ! » Le film va se révéler à lui-même. Le cinéma, est-ce que ce n’est pas cela : « Faire pour voir ? »

C’est Jean-Luc Godard qui racontait sur je ne sais plus quel tournage… Claude Brasseur lui demandait : « Monsieur Godard, qu’est-ce qu’on fait aujourd’hui ? » Il se faisait engueuler : « Comment voulez-vous que je le sache ? Nous allons le faire et on verra bien. » C’est l’idée du chemin, l’idée que c’est en faisant que l’on trouve.

Il me semble que là, il y a plus de chance que quelque chose arrive qui n’était pas prévu. Quelque chose arrive parce qu’on filme. Le fait de filmer a produit quelque chose. C’est pour cela que l’on filme : pour qu’il arrive quelque chose. Autant sinon en rester au scénario publié. Quelque chose doit advenir qui n’était pas là au départ.

Depuis un certain temps, je me suis dit que le cinéma ne pouvait pas être centré uniquement sur le film ou sur l’œuvre. Il y a trois pôles dans le cinéma, qui les fait circuler. Premier pôle : l’instance filmante, ceux qui filment et ce qui leur arrive parce qu’ils filment quand ils filment. Deuxième pôle, ce qui est devant la caméra : le monde filmé, un acteur et ce qui leur arrive quand ils sont filmés parce qu’ils sont filmés. L’art, le geste de l’art, c’est le frotti-frotta entre ces deux pôles-là. Cela laisse des traces sur une toile quand on est peintre, des éclats sur une statue. Quand on a comme outil une caméra, cela laisse des traces. Cela peut être un film ou même un morceau de film. Des traces d’une relation sur un écran.

Ces traces-là, je les reçois parce que je suis le troisième pôle : je suis un spectateur. Ce qui m’arrive lorsque je reçois les traces de la relation filmeur/filmé en face d’un écran, petit ou grand. Le cinéma se joue entre ces trois pôles. Qu’est-ce qui arrive à un cinéaste quand il filme ? Il y a deux idées du cinéaste : celui que l’on voit à Hollywood avec son fauteuil au dos duquel il a son nom ; il dirige son équipe avec son porte-voix. Il y a aussi le cinéaste qui porte sa caméra, ce ne sont pas les mêmes. Il y a le cinéaste qui plonge dans sa matière. Il y a ceux qui sont debout, ceux qui filment parce qu’il va leur arriver quelque chose.

Qu’est-ce qui peut arriver à un cinéaste ? Par exemple, de mieux comprendre qui il est au contact de la réalité filmée. Acteur ou non. S’apercevoir peut-être que ce qui compte n’est pas de filmer un scénario, une histoire mais sa relation avec cette histoire, la relation avec ce qui se passe devant vous.

Prenons un exemple réel. Un procès en cours dont je tairai le protagoniste. J’ai un ami à qui ARTE a commandé un film sur la fin des paysans… C’est bien ARTE : ils ont décrété qu’il n’y avait plus de paysans. L’ami part dans l’Aveyron et effectue des repérages en suivant une habitude : ces repérages se font en filmant. Il est cinéaste alors il se présente ainsi face aux gens : sans se cacher. C’est se laisser la possibilité d’une relation possible là où il passe. Au début, il enregistre des bouts de paysans puisque c’est cela qu’on lui demande.

Au fil des jours, il s’attache plus particulièrement au visage d’un vieux monsieur. Plus il avance, plus il se focalise sur cet homme : le film bifurque peu à peu. Ce n’est plus un film sur les paysans en général, cela devient un film sur un paysan en particulier. En cours de tournage, il se rend compte que ce vieux paysan lui rappelle quelqu’un : son grand-père. Il va filmer ce vieil homme pour des raisons finalement bien personnelles. Il lui est arrivé quelque chose à ce cinéaste : mieux savoir qui il est, mieux prendre possession de son histoire, réorienter le film avec un ancrage précis qui va devenir universel.

Le vieil homme en face, il lui arrive aussi quelque chose : être regardé, être pris en considération. Il va être pris dans une relation nouvelle avec quelqu’un qui débarque de Paris et qui s’intéresse à lui non pas comme échantillon mais comme être humain. Quelque chose se met en place : un espace commun. Lorsque vous regardez quelqu’un filmé à l’écran, lorsque vous regardez un paysan filmé, ce n’est pas un paysan que je vois à l’image. C’est un paysan filmé, ce n’est pas la même chose. Le cinéma s’inscrit dans la durée. Le cinéaste, en réalisant son documentaire, sans scénario préétabli, est obligé de rester pour que le film se fasse. Lorsque vous êtes tous les matins en face d’un gugusse avec sa caméra, fatalement, une relation se crée.

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