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Accueil du site / Geste cinématographique / Qu’est-ce que le cinéma ? / Séminaire I / Avoir 20 ans aujourd’hui / 12 - « Jaguar » de Jean Rouch

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Je vous rappelle le principe : aujourd’hui, je pose quelques bases et si celles-ci vous conviennent, alors nous aurons plaisir à nous retrouver une fois par mois. Une soirée parfois autour d’un seul mot. Aujourd’hui, j’ai beaucoup utilisé le mot « commun ». Cela vaudrait la peine de faire une soirée entière autour de ce mot-là. Cela veut dire quoi, l’être là ou l’ « en commun » ? Vous avez compris avec cet extrait de Pasolini que c’est ce type de chose que je postule.

Un geste cinématographique qui créerait du commun ou de l’ « en commun. » Tout cela est entendu dans une pratique. C’est le geste de faire. Quand Pasolini a pensé son approche du scénario, je suis presque sûr que tout ne se jouait pas d’avance. Il a trouvé des choses en cours de route. Le tournage a duré très longtemps. J’aime cette idée que c’est en faisant que l’on trouve. Il faut opérer ce geste de faire pour savoir pourquoi nous le faisons. C’est une évidence et cela reste l’enjeu pour l’artiste. L’essentiel est d’allumer la mèche, d’enclencher les choses.

Je vais montrer un deuxième extrait pour ne pas rester sur la gravité du Pasolini. Quelque chose de beaucoup plus joyeux mais qui fonctionne sur le même principe. Comment permettre à un spectateur que l’on ne connaît pas encore d’être là, à un moment donné, en commun. Après le tournage, des choses se produisent qui prolongent le film et qui sont de cet ordre-là.

L’extrait est de Jean Rouch. Deux mots sur l’homme pas pour faire de l’érudition mais parce que cela a son importance. Ce n’était pas avant tout un cinéaste – il n’en a pas fait ses études – mais un ingénieur des Ponts et Chaussées, qui pendant la guerre s’est trouvé en Afrique et suite aux circonstances de la vie a un beau jour eu une caméra en main. Une Bell Howell, toute petite caméra 16 mm avec une quantité de pellicule très réduite : l’opérateur ne pouvait filmer que des plans de 25 secondes maximum.

Jean Rouch, à peu de choses près, tournait seul. Nous sommes loin de la mythologie du cinéma hollywoodien ou même du cinéma d’auteur européen habituel. Un homme porte une caméra et un autre porte le micro quand il y en a un. Et puis, des gens devant. Cela fonctionne vraiment à la relation. L’histoire du film que je vais vous montrer est très particulière. Le film s’appelle Jaguar, nous allons en voir un quart d’heure. Il a été tourné en 1954 mais ne sera montré qu’en 1967. Treize ans ont séparé le moment du tournage et le moment où il s’est emparé vraiment du film pour le monter. Les voix n’ont été réalisées qu’à cette occasion, au moment du montage. Le film raconte un voyage un peu initiatique, voyage entre documentaire et fiction pour trois énergumènes venant du Niger et se rendant au Ghana. Pour beaucoup de jeunes Nigériens, il s’agit d’un voyage rituel où l’on espère trouver fortune. Le tournage se fait au jour le jour, sans scénario.

Le matin, les trois hommes et Rouch se décident pour la scène du jour, et l’endroit où celle-ci sera tournée. Ce tournage est muet hormis quelques enregistrements de son d’ambiance, d’activités locales,… 13 ans plus tard donc, Rouch demande à ses acteurs de venir faire le son du film.

Le film était monté et c’est donc au jeu de l’improvisation que se sont essayés les trois protagonistes. Trois personnes qui vont faire le son, les commentaires et les dialogues d’un film. C’est un documentaire qui fonctionne sur la remémoration. Ils vont revivre et réinventer le film en délirant ensemble. Ils se réapproprient ce qu’ils ont vécu 13 ans plus tôt.

Ce qui m’intéresse, c’est comment ce délire verbal va créer une place particulière pour le spectateur. Ou l’on rejette ce type de proposition ou l’on est avec eux, en liaison avec eux. D’une certaine façon, le film échappe à son auteur. Le réalisateur ne peut plus en placer une, les trois personnages prennent possession du film.

Nous sommes plus ou moins à la 60ème minute du film et donc, du temps a passé. Le type de dialogue que vous allez entendre parcourt tout le film. Après 1h40 de ce traitement, nous sommes, nous spectateurs, dans un état d’ébriété complète. N’oubliez pas non plus qu’en 1954, les images africaines sont réalisées par des blancs. Rouch est blanc mais les commentaires étaient alors aussi faits par des blancs qui vous disent de leur point de vue de coloniaux et de blancs tout ce qu’il faut voir.

Nous avons ici pour la première fois des Ghanéens et des Nigériens qui s’emparent, qui prennent la parole. J’aime bien cette idée que la parole, cela ne se donne pas, cela se prend.

[EXTRAIT Jaguar de Jean Rouch – 1967 – La mine d’or]

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