Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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[EXTRAIT Jaguar de Jean Rouch – 1967 – La mine d’or]

Ce qui me touche dans ce film, c’est d’abord une sorte d’opposition entre ce que l’on voit et ce que l’on entend. Nous voyons des plans strictement documentaires, très courts – c’est presque le plaisir de voir des rushs, tous les cinéastes aiment regarder leurs rushs. C’est un cinéma de la première fois. Il n’y a qu’une seule prise, et pas de possibilité de reprendre les choses, de remettre la scène en place.

Là-dessus, 13 ans plus tard, des gens viennent commenter ce qu’ils ont vécu. Ils ont vécu une première fois l’histoire, comme acteur physique, dans les plans. Ils la revivent une seconde fois comme acteur par la parole. A la fois revivant le film, mais le modifiant, le réinventant. Raconter une histoire 13 ans plus tard, ce n’est pas la même histoire.

Progressivement, c’est ce délire verbal qui fait fictionner le documentaire. Cette espèce de succession d’une écriture quasi automatique – tout est improvisé oralement. Ca commence à faire rentrer en résonance la matière réelle et la fiction. Ce qui est beau, c’est l’endroit où ils se trouvent, eux, les trois voix du film.

Je vous ai expliqué le principe : Rouch leur montre un film, un défilement d’images muettes, et il enregistre ses trois acteurs qui revivent les évènements. Ils ont une place particulière : devant l’écran. Ils sont à la fois dedans et devant. Ils sont déjà à la place du futur spectateur. Ils sont déjà dans notre camp. Ils sont déjà de l’autre côté, ce qui est une manière de créer du lien, de l’« en commun ». Ou bien, on s’emmerde comme une soirée dias en famille, parce qu’on pourrait prendre le film ainsi, quelqu’un qui dit : « Alors là, tu vois, c’est moi, je suis en train d’entrer dans le bistro. Là, c’est mon copain, là je fais ceci ».

Sauf que le commentaire est plus talentueux ici que dans les soirées en famille. Il y a tout le temps des moments de basculement. Il y a une description au sens strict de ce qu’on voit, comme dans les documentaires des années 50, avec la voix du maître, surplombante. « Vous voyez ici la fabrication d’un lingot d’or ». Sauf que dans le plan d’après, le type nous dit : « Les Anglais nous ont couillonné ! » Vous avez à la fois le commentaire objectif sur ce qu’ils ont vécu puis, le point de vue sur ce qu’ils ont vécu.

Tout cela se mêle et est raconté par des gens comme vous, en face des images tout autant que dedans. Ils se saisissent, en reprennent possession, de ces images. D’une certaine façon, nous n’avons pas entendu une seule fois Jean Rouch dans l’extrait. Or, c’est Jean Rouch qui est l’auteur du film. De temps en temps, et je trouve cela émouvant, nous entendons Jean Rouch dire un petit quelque chose. L’extrait était trop court pour s’en apercevoir, mais il reprend la parole toutes les 20 minutes pour dire : « Nous allons à présent là-bas ». C’est à la fois drôle et pathétique, comme s’il voulait nous rappeler : « Eh, les mecs, je suis là. C’est mon film ». Il ne peut pas en placer une ; Les trois Nigériens ont complètement tout bousculé, se sont emparés du film et l’ont complètement exclu.

La question est : qui est l’auteur ? Est-ce Jean Rouch qui a allumé la mèche, qui a initié le film, qui invente avec eux les situations ? Ou est-ce eux qui vivent le film au jour le jour, qui vivent cette aventure pendant 6, 7 mois ensemble ? Le matin, on se lève… Qu’invente-t-on aujourd’hui ? Il y a une vraie complicité, une vraie relation. Ce n’est possible qu’ainsi. Est-ce les acteurs qui deviennent au moment de la prise de parole les vrais auteurs du film ? On ne sait pas.

Finalement, il y avait un outil, une caméra. Cet outil appartient à tout le monde : il suffit de s’en saisir. J’aime bien cette idée que dans un film, l’auteur est celui qui fait quand il fait. C’est Jean Rouch quand il tourne, c’est eux quand ils parlent, puis c’est le monteur quand il fait le montage. Il n’y a pas d’auteur unique. Nous sommes avec des gens qui sont pris dans un processus. D’une certaine façon, l’auteur ici est collectif. Et l’auteur, c’est le cinéma.

L’auteur, c’est vous aussi si vous n’avez pas refusé le film. On est pris dans ce mouvement-là. Ce qui me touche beaucoup, c’est cette place-là. Cette place de l’acteur parlant, c’est notre place à venir. Nous sommes comme en famille. Nous sommes ensemble en face des images de quelqu’un qui nous raconte son voyage et qui délire avec. C’est une place très particulière au cinéma. Au moment où les choses se passent, nous sommes dans l’« en commun. »

Pour nous spectateur, cela se passe maintenant. Ce que l’on voit, aussi, est la trace d’un « Cela se passe maintenant ». Dans la mesure où ils prennent la parole à un moment donné, 13 ans plus tard : ils se repassent un moment. Il y a une manière il me semble de nous mettre à égalité. C’est une belle idée que la parole et l’image ne soient pas synchrones.

Depuis les années 60, on vit un peu dans la synchronie. Est arrivé tout ce qu’on a appelé la prise directe, le cinéma direct, c’est-à-dire, prendre le son et l’image en même temps. C’était formidable dans les années 60 mais à l’arrivée, cela donne le reportage télé. J’aime cette idée ici que le son et l’image ne soient pas tout à fait synchrones mais se mettent à dialoguer ou à créer des ricochets ou des jeux d’écho. Il a d’abord fallu une autonomisation pour ça. C’est ce que feront beaucoup des cinéastes dont je parlerai ultérieurement comme Fernand Deligny ou les groupes Medvedkine. Subitement, la voix prend corps. La voix est presque un corps à elle seule. Et la voix devient image. Notre place est très particulière.

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