Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Olivier Verschueren
Je suis un peu perplexe par rapport au pôle spectateur. Pour que le spectateur soit pris dans le processus, cela se fait-il directement avec un bon film ? Ou bien y a-t-il apprentissage ? Tu ne dis pas directement : « Voilà il y a les bons films et d’autres qui ne sont pas intéressants ». mais il ressort quand même que tous ne sont pas aussi intéressants. A quel point le spectateur peut-il être sensible à cela et rentrer dans un processus ?

Patrick Leboutte
Ce qui est très beau et qui fait la complexité de la chose – quand je dis cela, ça énerve tous ceux qui ont du savoir – c’est que cela vient ou non, cela vient et pas chez le voisin alors que l’on regarde le même film. Cela peut arriver avec un film de merde. Cela m’arrive d’avoir des émotions, notamment quand j’étais petit, avec des films de merde. J’ai mieux compris qui j’étais avec des films de Walt Disney.

Déjà, je parle de spectateur et pas de public. Je ne crois pas que cela existe, le public. Je parle de spectateur et je le mets au singulier. Même si ce qui m’intéresse, ce sont plusieurs spectateurs ensemble : j’espère que des connexions vont se faire. C’est cela que j’aime au cinéma : j’arrive seul ou à deux et je ressors à quatre. Même si je ne leur parle pas, j’ai senti dans la salle a vécu la même chose que moi. Je sais aussi quand quelqu’un s’est emmerdé. Pourquoi il se passe quelque chose pour l’un et pas pour l’autre.

Parce qu’il y en a un qui a été réveillé dans son histoire et l’autre pas. Et cela, ça échappe à tout le monde ; ça ne peut pas se programmer. On a tous ce souvenir de tel bouquin ou tel film qui nous a fait mieux connaître le monde et nous-mêmes. Ensuite, il y a des cinéastes qui essaient que rien ne se passe, où l’on reste dans la maîtrise ou dans l’admiration. Et puis, il y ceux qui se disent : « C’est cela que je cherche. »

Olivier Verschueren
Peut-on en vouloir à Claude Berry d’avoir fait rêver des gens ?

Patrick Leboutte
Moi, je ne parle pas de faire rêver des gens. Ni de les divertir, ni de les distraire. Je parle de l’idée qu’à un moment donné, la trace qui me parvient sur l’écran d’une relation qui s’est faite sans moi au départ, j’en deviens partie prenante. Et peut-être que j’en deviens partie prenante avec un voisin qui vit la même histoire. Et du coup, je deviens aussi partie prenante de mon voisin.

Stéfanie Bodien
Mais cela, ce n’est pas lié au cinéma que tu défends puisque tu viens de dire que cela peut se passer avec des films de merde.

Patrick Leboutte
Certains films peuvent le produire plus facilement parce qu’ils le cherchent alors que d’autres films s’en préservent mais j’aime bien qu’il y ait cette part de mystère.

Sami El-Hage
Quelqu’un dont vous n’avez pas parlé : Jean-Louis Scheffer qui a plutôt parlé de l’homme ordinaire du cinéma que du spectateur. Dans le sens où pas n’importe quel homme peut regarder le cinéma, mais n’importe qui peut être regardé par le cinéma. Ce qui implique que l’expérience du regard est aussi une expérience de séparation. Le cinéma ne crée pas seulement du lien mais aussi du différend.

On sait que ce qu’il y a dans le film peut ne pas être nous, nous regarder, mais il peut nous donner un certain savoir qui fait qu’il peut y avoir un différend ou un dissensus. Dans l’art contemporain, il y a aussi ce qu’on appelle un art relationnel ou contextuel qui veut toujours répondre à une demande de la société. Du coup, il fait du bien à la société. Il faut faire attention lorsque l’on parle de lien et de relation, qu’on ne crée pas la demande au lieu de la construire. Je pense donc que le regard est aussi une expérience de la séparation, de différend et de dissensus.

Patrick Leboutte
Mais le dissensus et le dissemblable n’empêchent pas le commun.

Sami El-Hage
Oui, mais le commun est encore différent de l’ « en-commun. » Vous avez parlé aussi de faire pour voir et de voir pour faire mais aussi de faire voir qui est pour moi une troisième catégorie qui crée aussi quelque chose. Votre revue s’appelle « L’image, le monde » et pas « L’image et le monde » ou « Le monde dans l’image » ou « L’image dans le monde ». Il y a toute une série de possibilités et notamment une séparation.

L’ « en-commun », c’est de l’intérieur. Du commun mais aussi du « comme un. » Une comparaison entre tout le monde et ce que le « un » est, ce qu’il regarde ou ce qui le regarde. Quand vous dites que le cinéma crée du lien, vous l’opposez trop à d’autres. Comme dans le marché, on ne fait pas que séparer. On met aussi en commun pour niveler vers le bas.

Avec « Loft Story », les sociologues disent : « c’est très bien tout ce langage d’ado. Cela va nous apprendre quelque chose. » Il y a toujours des nuances, et le marché complexifie volontiers. Je pense que dans cette expérience du regard, il y a aussi du dissensus et de la mésentente. Cela me regarde mais cela ne m’apprend pas. Ou ça regarde quelque chose de moi qui n’est pas dans le film.

Patrick Leboutte
Cela fait une belle question pour la prochaine séance. Parler notamment de Deligny et du « comme un », cela ferait avancer nos questions.

Sami El-Hage
Deligny parle aussi du croire et du craint. Deleuze l’a dit aussi : on croit dans le monde en le filmant. Donc ne pas simplement le faire voir mais montrer la croyance qu’on a dans le monde. On ne filme pas simplement le monde comme on le voit mais comme on le croit.

Philippe Simon
Un élément qui pourrait être intéressant, c’est la différence entre un rapport et un lien. La société nous propose d’être en rapport : elle nous individualise et puis elle nous met en rapport. L’espace entre nous est de plus en plus réduit : on se sent de plus en plus seuls. L’expérience que l’on peut faire à travers certains films – et cela dépasse le cadre du cinéma pour être quelque chose du refus, de la lutte, de la rébellion – et quand on parle de l’ « en-commun », c’est comment recréer de l’ « en-commun ? » On est dépossédé de l’ « en-commun » et de lien parce qu’on est essentiellement dans la production de rapports.

Dans l’extrait de Pasolini, Patrick disait que ça l’avait permis de comprendre ou de me retrouver proche d’une femme algérienne ou israélienne par rapport à la souffrance de perdre son fils, cela me pose problème comme s’il y avait une universalisation d’une situation. Je pourrais partager mais avec qui ? Il y aurait un modèle de la mère et de l’enfant qui serait un universel qui serait partout. Cela me fait un peu peur. J’aime bien « des mondes » et pas « du monde. » Il faudrait interroger cette notion d’universel. Il y a dans le cinéma une part de production d’universel.

Patrick Leboutte
Cela demande qu’on réfléchisse à cela ensemble. Là, je vois vers quoi on peut aller la prochaine fois. Et ce voyage-là, on pourrait le faire avec un cinéaste comme Deligny. Cela nous aiderait beaucoup.

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