Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

(pointeur vers le haut pour revenir à la page)

Accueil du site / Geste cinématographique / Défendre des films et ceux qui les font / Va dire aux autres que je suis comme eux - Sur « Pour vivre, j’ai laissé »

Autres articles dans cette rubrique

Recherche

Cet article a été rédigé dans le cadre de la soirée B-docs n°09 du dimanche 25 octobre 2009 où Pour vivre, j’ai laissé faisait partie de la programmation.

Déjà, ce nom : « Petit château », comme l’annonce que ce qui était voulu grand ne le sera pas. Si même un château est petit, n’est-ce pas que ce pays où l’on atterrit un jour en quête d’une vie meilleure, d’une vie décente, ce pays, donc, ne sera pas celui attendu ? Pour ceux qui comme moi ne connaissent pas de près la vie d’un émigré, ces noms de lieu que l’on égrène dans les journaux portent une identité étrange, à la fois mythiques et tus, tout autant évidents que lointains : Steenockerzeel, Vottem,… Des centres pour demandeurs d’asile, dites-vous ?!

Ils ne demeurent lointains que parce que les médias fabriquent du lointain, des évènements qui, traduits en images ou en dépêches d’agence, sonnent comme un bruit de fond permanent dans notre salon, et notre pouvoir apparemment est de couper le son, d’éteindre le poste, de fermer le journal et de passer à autre chose. Ce luxe, nous sommes bien les seuls à l’avoir. Cette fausse évidence, « ces étrangers chez nous », finit de se noyer dans l’indifférence ou le fantasme d’une image de profiteur.

Et puis, certains s’engagent, redessinent des lignes de front, fragmentent la perspective d’une société que l’on pourrait croire unifiée, lisse, sans accroc. « Il se passe quelque chose, là. » Il se passe quelque chose d’essentiel. « Petit château », ce n’est pas qu’un nom. Faire un film de cela, un film où des résidents, des étrangers donc, rendent à l’outil caméra sa force de créer du visible, d’occuper une place quelque part. Faire Pour vivre, j’ai laissé où, à quelques-uns, ils témoignent à la fois de leur banalité d’être humain, désireux de vivre comme tout le monde, mais tout autant de leur grandeur face au fait d’en être empêché.

C’est par exemple ce que racontent ces séquences où un homme filme l’extérieur, Bruxelles précisément, mais l’image apparaît crevée littéralement par sa carte de résident accrochée à la caméra et visible au beau milieu du cadre. Il explique ainsi les droits offerts par cette carte – être un réfugié – et ce qu’elle empêche : voir comme tout le monde.

C’est une femme qui, en filmant les murs en face de sa chambre, ne saisit plus que les grillages des fenêtres alors que le premier instant, elle s’arrêtait encore sur quelques fleurs écloses sur son balcon, des petites traces vivantes éclatant contre le gris des murs. Rendre visible que l’on est empêché se traduit physiquement dans l’image.

C’est de manière plus frontale, cette famille qui attend depuis 5 ans ses papiers. Les enfants vont à l’école, parlent français et néerlandais et ainsi, la jeune Bulgare, les yeux de colère, nous dit dans notre langue qu’elle ne peut pas traduire ce que c’est « cinq ans » (elle fait le geste de la main comme une claque lancée contre nous), que c’est simplement dans le cœur, que l’on peut suivre l’enseignement dans une école de la région, assise à une table comme les autres, apprenant comme les autres, toucher du doigt une vie normale, cela n’enlève pas le cœur.

« Vous pouvez être bien habillé, vous gardez dans le cœur les choses », prolonge un autre réfugié lors de son passage au salon de coiffure. Il ne dit plus : « le centre », le mot officiel et repris à satiété par les médias, il dit : « le camp », mot à l’histoire ô combien plus lourde. Ce sont cette fois les termes que les gens choisissent pour parler d’eux-mêmes, non ceux qu’on veut bien leur prêter. Ce n’est plus le fantasme de l’autre, construit à distance, hors de sa présence, c’est le point de vue de l’intérieur qui jaillit là, qu’il soit justifié ou non, juste ou pas.

Si le film est un organisme, si les récits, dont quelques instantanés nous sont rapportés, apparaissent la peau, derrière, il y demeure sans cesse : le cœur, les grillages, une carte numérotée comme unique passe-droit. Tout ce que ces gens se transmettent les uns les autres et qui définit l’identité universelle du réfugié, identité négative là-bas comme ici, identité de celui qui nous confie : « Va dire aux autres que je suis comme eux. »

Vers la fin de Pour vivre, j’ai laissé, la caméra parcourt le sol jonché de part et d’autre de statuettes africaines dans ce qui pourrait apparaître comme un dépôt défraîchi, des visages aux longues histoires, taillés dans le bois et figés devant le spectateur, cimetière d’un grand musée appelé Belgique.

Ces figures rejoignent dans l’esprit celles du film de Resnais et Marker, Les statues meurent aussi réalisé en 1953 et interdit par la censure française huit années durant. Resnais et Marker dénonçaient à l’époque le pillage de l’Afrique, sa culture emportée loin et placée dans des musées, à disposition de l’homme blanc. Déjà, un inventaire aux chiffres sans fin.

Resnais confiait ceci à propos du film : ils (les censeurs, n.d.l.r.) savaient tout ce qui se passait en Afrique et nous étions même très gentils de ne pas avoir évoqué les villages brûlés, les choses comme ça ; ils étaient tout à fait d’accord avec le sens du film, seulement (c’est là où ça devient intéressant), ces choses-là, on pouvait les dire dans une revue ou un quotidien, mais au cinéma, bien que les faits soient exacts, on n’avait pas le droit de le faire. Ils appelaient ça du « viol de foule ».

Faire appel au cinéma, c’est constater que les médias, au moins les plus regardés, fabriquent de l’invisible même en montrant. A la recherche d’une image choc, d’une image définitive apte à retenir au moins quelques secondes notre attention, ils s’époumonent. Peut-être, ils se rendront au Petit château pour filmer une délégation politique qui vient voir ou parce que, désespéré, un réfugié aura fait parler de lui dans la violence, contre l’autre ou contre soi. Ils ne pourront rendre un peu d’épaisseur à un ensemble plus vaste, à ces hommes et ces femmes qui n’ont que l’attente angoissée comme unique fait divers et le désir d’être banal comme seule volonté.

Ailleurs sur le net

Voir Pour vivre, j’ai laissé en intégralité sur le site de La Famille Digitale.
Voir Les statues meurent aussi en intégralité sur Dailymotion.
Retranscription de l’émission « La Nouvelle Fabrique de l’histoire » (France Culture) du mardi 18 juillet 2006, consacrée au film Les Statues meurent aussi.

Répondre à cet article