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Cet article a été rédigé dans le cadre de la soirée B-docs n°10 du dimanche 22 novembre 2009 où Riding a horse in prison fait partie de la programmation.

La particularité du film d’atelier documentaire, c’est que les règles qui s’installent lors du tournage sont mouvantes, les dispositifs changeants, les désirs transitoires. C’est par excellence un film qui se cherche, qui mesure sans cesse la distance entre chacun : personnes filmées, personnes filmant, une tentative faite d’essais et d’erreurs dont on garde le plus consistant sur la table de montage.

Certaines personnes prennent à bras-le-corps la caméra qui leur est confiée, d’autres leur nouveau destin de personnage. Certains s’avancent, viennent voir, avant plus tard de s’en aller sur la pointe des pieds. On peut commencer un atelier vidéo à dix et terminer à deux. On ne sait pas toujours très bien vers où on va et où ça porte. Au final, projeter ce genre de film s’apparente souvent à déposer les armes sur la table, repasser le fil de ce qui a été vécu et comment la caméra l’a retranscrit dans l’écriture, voir ce qui se passe ou non.

Dans Riding a horse in prison de Gwendolyn Lootens, ce qui se passe entre individus est encadré par l’institution pénitentiaire, la prison d’Ittre près de Bruxelles. L’institution, c’est autant une identité collective apte à rassembler les divers participants pour l’atelier qu’une porte à franchir pour atteindre l’identité singulière de chacun, que chacun fasse remonter sa propre affaire et ne soit plus bornée à être simple détenue. D’autant plus qu’en atelier, on a du temps, on réfléchit, on prend confiance, on gagne un plaisir à partager quelque chose avec une caméra. Dans le film de Gwendolyn Lootens, l’essentiel demeure dans la possibilité de créer un rapport avec le dehors, ce que la prison en tant que telle empêche.

Cela peut être le désir d’une détenue de monter un cheval, désir qui donne son titre au film. Cela peut être de retrouver les êtres chers,… Tout ce que la geôle vole au quotidien – une liberté de vivre, d’éprouver et de voir -, le film d’atelier se veut le moyen de réparer symboliquement, de retrouver un fil cassé. Une tentative à tout le moins car le désir de l’une de revoir ses enfants, même par le biais d’une image vidéo, se heurte au refus d’une voix sèche et sans appel à l’autre bout du téléphone.

Avec Riding a horse in prison, Gwendolyn Lootens occupe la figure du passeur, joue la carte de la correspondance entre in et out, non pas sous une forme littéraire ou verbale mais par l’entremise de simples images qui franchissent possiblement les murs. Image du dehors passée à l’intérieur. Images des détenues que nous regardons aujourd’hui. Comment organise-t-elle son film ?

C’est un premier moment où chacun se présente, où visiblement la timidité l’emporte et les mots demeurent retenus, presque absents. Il faut bien commencer quelque part. Un deuxième instant suit directement, où chacun révèle un peu plus au quotidien, l’une qui reste prostrée devant une vitre, les yeux fixés vers la lumière du dehors. « Est-ce pour le film ou est-ce simplement ainsi, le quotidien ? », demande Lootens. « C’est ainsi. » Une autre femme appelle son compagnon depuis le bureau d’un quelconque secrétariat et lui demande pour la caméra de témoigner de son amour. Des petits gestes ainsi, où la nudité de l’institution radicalise les sentiments : désœuvrement, espoir fou.

En accompagnant ces femmes, on ne peut manquer de s’enfoncer dans les lieux, la prison elle-même, qui ne ressemble pas tout à fait à l’image attendue ne serait-ce que parce que les moments de cellule ne sont pas des moments de cinéma, que l’on évalue mal dans le film le temps de l’un et de l’autre. En prison, les durées intérieures ne durent pas ce que les aiguilles de l’horloge sèchement scandent.

Les espaces ont quelque chose d’épurés. Le personnel pénitencier de simples mains affairées, des voix sans visage… On ne voit pas le visage de la société, on n’en perçoit que la contrainte et cela n’est pas sans rappeler cette idée de Robert Bresson qu’il ne faut filmer d’un corps que ce qui est nécessaire pour établir une idée. Dans Riding a horse in prison, les mains d’un gardien gantées de latex bleu, une couleur ô combien médicale, des gants ainsi débarrassé de toute possibilité d’être contaminé par l’humanité, cela dit bien suffisamment la frontière entre ceux qui sont là pour gagner leur vie et ceux qui sont là pour payer leur dette à la société.

Ce que la cinéaste oppose à ces mains, c’est des visages, toujours des visages. Le dispositif un peu théâtralisé des chaises vides que chacun va occuper, ce n’est que ça : faire apparaître des visages au spectateur. Après, c’est gagné. On accepte de suivre ces femmes, d’autant plus que les détenues ne révèlent pas leur délit.

Cette place des visages explique les inévitables moments de larmes… Ces femmes ne cessent de s’effondrer devant nous et ne remonte qu’un visage, un visage de colère, de joie, un visage traversé de multiples lignes, des fractures de sensation bien loin des aiguilles répétitives du temps qui ne passe pas. Face à l’institution : l’intensité, une même manière qu’a la caméra de la cinéaste de chercher en quoi les gens disent qu’ils sont vivants. Quand une détenue est figée devant l’image, insensible apparemment, elle relance le processus d’une question, elle renoue le contact.

Ainsi, Gwendolyn Lootens, avec le cinéma, lutte contre le système prison, contre ce temps qui n’est qu’un temps d’attente, un temps retiré de tout avant de replonger dans la vie réelle, de faire face. Le film d’atelier joue ici le rôle d’un révélateur, qui extrait de l’insignifiant ce qui peut encore faire sens.

On pense en parallèle à la démarche de Studs Terkel avec Working, histoires orales du travail aux Etats-Unis, où au travers d’une myriade de récits individuels recueillis en radio durant les années 70, l’auteur montre que chaque individu qui est appelé à remplir la tâche qui lui est dévolue dans le système, le travail pour lequel il est payé, lutte contre une forme machinique et standardisée de la vie où il n’y a pas de visage, pas d’humanité.

La journaliste Mona Chollet, relatant le livre, cite cette boulangère qui cherche un équilibre entre la nécessité de produire et le besoin d’être elle-même : Elle estime que, pour que le monde dure, « nous avons à faire des choses concrètes, personnelles, plutôt que des choses abstraites, impersonnelles » : le travail doit permettre aux gens de « dire qui ils sont ».

Faire du cinéma, pratiquer le film d’atelier dans une institution qui élève la clôture au rang de paradigme, c’est ainsi un travail, un réel travail qui court-circuite, même sur le mode mineur du film, l’institution. Travail de dire qui l’on est face au système carcéral.

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