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Accueil du site / Geste cinématographique / En quête de personnages / « Sonate blanche » de Manon Coubia : à l’écoute de Malvina

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Cet article a été rédigé dans le cadre de la soirée B-docs n°11 du dimanche 13 décembre 2009 où Sonate blanche fait partie de la programmation.

De la série de films choisis depuis le lancement de « B-docs » par Stefanie Bodien, Sonate blanche me frappe d’emblée par une langue à la fois discrète et sûre. Régulièrement, les cadrages apparaissent précis, le son acquiert une personnalité propre, le montage tranchant replace bien notre regard sur les deux éléments donnant au film son identité : un visage, un piano. Néanmoins, Sonate blanche ne relève en rien du bel objet filmique, ne se pose guère devant nous comme un beau tableau figé que nous devrions admirer poliment.

C’est d’abord Malvina Pastor qui nous regarde et non de simples images. Son visage occupe plein cadre la surface de l’écran, impose l’intimité du regard de la cinéaste auprès du spectateur. Un des éléments bouleversants du cinéma documentaire provient de ce saisissement : des inconnus viennent à nous pour la première fois. Nous ne savions pas qui était Malvina avant de la découvrir au plus proche. Nous ne la reverrons sans doute jamais, à l’inverse de la fiction et de son cortège d’acteurs professionnels. C’est la chance des premières fois.

Dans ce contexte, apprendre à aimer un personnage, cela signifie dès lors apprendre à aimer quelqu’un, mélange de vérité et de mensonge comme tout personnage certes, mais dont la vie déborde naturellement l’espace unique du film. Il n’y a pas de réel mot « fin » dans un documentaire. Cela n’a pas de prix.

A l’autre bout, nous avons tout autant manqué le début du parcours de cette femme : la découverte de sa surdité partielle au beau milieu de l’enfance… Une histoire de secret pour laquelle elle a tendu l’oreille un jour en classe, sans toutefois saisir la teneur des mots. Après, c’est une souffrance dans l’ombre de l’adolescence, quelque chose d’invisible pour les autres.

Dans Sonate blanche, nous rencontrons Malvina devenue adulte, le corps tendu par l’écoute, profondément concentrée vers ce qui l’entoure, yeux baissés. C’est le premier signe d’une énergie singulière dont l’autre avatar se loge dans l’opiniâtreté mis à l’apprentissage du piano.

Cette femme, consciente des limites de son corps et désireuse de les surpasser, nous introduit alors dans l’univers de sa musique, non pas déjà au travers d’un concert acclamé, d’une situation signifiant la réussite, mais dans le creux de la montée, là où l’effort des répétitions, la frustration de l’échec, l’espoir de réussir le concours, embarque le film tout entier et lui offre son histoire.

Chaque fois qu’elle s’assied devant l’instrument, que les notes retentissent, le film conquiert une nouvelle dimension, la perspective d’un destin. La force brute du documentaire trouve dans ce point de fuite son équilibre… Quelque chose fait qu’on n’en restera pas là, que cette femme est vivante et le film avec.

Avec une douceur retenue, Manon Coubia s’intercale, se plante face à son personnage sans effraction, en s’appuyant sur le désir réciproque d’être présent, signe de l’amitié. L’examen de piano imminent de Malvina pourrait dévier le film de sa route, lui tracer un cul-de-sac avec comme seul objectif le couperet de la note de l’examinateur. A vrai dire, nous demeurons à bonne distance, évitant le crescendo dramatique pour nous tenir au présent des discussions autour de la table de la cuisine, à la complicité évidente de ces deux femmes-là, autant à deviser sur la trajectoire de la pianiste qu’à laisser courir des instants de silence.

Jusqu’à ce plan magnifique où Manon, depuis une rampe surélevée, saisit Malvina couchée dans le fauteuil, pensive, la tête tournée vers la fenêtre, ailleurs, la main posée tranquillement sur son ventre. Le plan dure et Manon interpelle finalement son amie. Celle-ci se retourne vers la cinéaste pour donner à cet instant toute son importance nue et sereine : « Je suis contente que tu sois là. Je passe un bon moment. » Regard fixe, plaisir palpable. Ainsi, le film révèle au cœur de lui-même une capacité à inventer un vécu commun.

Ces étapes entremêlées - la révélation d’un corps particulier, la volonté de raconter une histoire, l’insistance douce de la cinéaste amie – culminent dans des instants de fragilité où se joignent autant la particularité de l’oreille de Malvina que l’outil caméra… Ainsi, la mécanique cinématographique se grippe dès les premières images du film, quand le visage et la voix se désynchronisent. La cinéaste offre là une belle étrangeté au visage de son amie, détaché de toute coordonnée autre que lui-même, présence unique.

Plus loin, Malvina emprunte le matériel son de l’équipe de tournage pour appréhender la finesse cachée de l’environnement autour d’elle, rendant une épaisseur nouvelle à ce qu’elle entend. La caméra enregistre ce passage-là, appropriation du langage et de la technique au service de la personne filmée.

Dans un geste final, Manon demande à Malvina ce qu’elle souhaiterait entendre du monde, partageant ainsi avec nous la réponse de cette dernière : le bruit des pas dans la terre, le souffle haletant de l’effort. Et alors que l’image a totalement disparu, tombée dans un noir complet jusqu’au générique final, nous entendons le trouble de Malvina face à la force du paysage une fois gravi la colline. Cette réduction du cinéma à la nudité d’une démarche résonne de notre propre émotion face au chemin parcouru à notre tour tout au long de Sonate blanche. Oui, c’est beau.

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