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Accueil du site / Grands entretiens / GE n°03 - Le prof de morale Jacques Duez / 01 Jacques Duez : le chemin pour devenir professeur de morale

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J’ai eu un parcours assez sinueux. J’ai fait des humanités artistiques et puis après j’ai arrêté un moment. J’ai fait un an d’INSAS, en théâtre parce qu’en cinéma c’était trop compliqué. Il y avait des cours techniques, des mathématiques enfin, des trucs horribles. Et puis, vers la fin de l’année, ma mère n’a plus voulu véritablement m’aider. Je suis dès lors parti travailler à la marine. J’ai fais un périple sur l’Ouest africain, du côté de Zanzibar.

Je travaillais dans les machines, le boulot le plus infâme que tu puisses faire sur un bateau. D’ailleurs sur certaines lignes, c’était les Africains qui faisaient ça. C’est tout dire à l’époque. Mais sur d’autres lignes, on ne pouvait pas mettre des Africains parce qu’alors, on pouvait penser que c’était vraiment des esclaves. Je travaillais avec deux types qui étaient des alcooliques finis. Il y en avait d’ailleurs un qui avait des crises de delirium. Il me foutait la trouille. Il voulait venir dormir avec moi. Mais tu sais, j’étais gamin. Je sortais d’humanité, j’étais vraiment biesse. Gamin idiot parmi ce peuple de marins…

J’ai fait cette traversée-là. C’était très bien payé et je pensais reprendre ensuite des études. Mais j’avais connu pendant plusieurs mois autre chose… Je trouvais infiniment plus intéressant la vie que…, C’était embêtant ! Et puis, enfin, c’est compliqué parce que je vais rentrer dans des histoires de femmes. Enfin bon, j’ai donc rencontré une femme qui était poète. Elle avait des enfants, que j’adorais. J’ai toujours beaucoup aimé ce contact des mômes. J’ai donc arrêté les études.

J’ai commencé à sculpter. J’ai cru que j’étais un grand sculpteur. Alors je me suis mis à sculpter en me disant : « En deux, trois ans, je pourrai avoir un nom. » J’étais vraiment naïf. Au bout d’un an : RIEN. C’était à l’époque de Cuba. Il y avait le congrès culturel de La Havane en 67. [1] Ah ! C’est la révolution ! Et je suis parti. Ma femme, qui avait de l’argent, m’a payé le voyage à Cuba. L’idée était de partir tous avec la famille dans cette île qui était un peu l’île d’Utopie. C’était halalala !!! Cette femme, une femme très intelligente, très cultivée etc. C’est elle qui m’a ouvert – Il faut quand même lui rendre ça – à la poésie, à la philosophie, à la littérature… C’était une amie, à l’époque, de gens comme Bury, Achille Chavée, enfin de toute cette mouvance surréaliste.

Je suis parti à Cuba. J’avais vingt-quatre ans à cette époque. Avoir vingt-quatre ans, c’était pas considéré comme plus malin que seize. J’étais pas très dans la vie, mais plutôt dans ma tête. J’étais prêt à partir en Amérique latine faire la révolution. On aurait pu me manipuler avec une aisance déconcertante. Naturellement, à ce congrès à La Havane, j’ai rencontré des gens fabuleux. Entre autres, j’ai pu voyager dans l’île avec des filles de Guevara. Donc c’était comme dans un livre d’images : tu rencontrais quelqu’un, c’était un révolutionnaire. Puis tu rencontrais des gens comme Castro. Ça a été un monde… Et j’étais tellement naïf à l’époque.

Il y avait un journaliste de l’ORTF qui m’avait pris sous son aile pour ne pas que j’aie de problème, tellement j’étais naïf. Mais j’étais plein d’envies, plein de désirs… Je suis rentré en Belgique. A l’époque, je me souviens, il y avait à l’UCL une étudiante sud-vietnamienne dont les parents faisaient partie de la délégation nord-vietnamienne à Paris. Par ce biais-là, je me suis dit que j’allais repartir pour le Vietnam. Ça ne s’est pas fait à cause des bombardements. Je n’avais pas de travail, ni de métier, j’avais juste envie. Je serais reparti car je n’avais aucun ancrage dans le réel.

Finalement, je suis resté et ai travaillé. Faire des trous dans les chemins. Avoir de l’argent. Après la rencontre d’un instituteur fabuleux, j’ai repris des cours. Jean Auverdin était un ami de Célestin Freinet. Ce type était instituteur en première année primaire et avait une approche extraordinaire avec ses élèves. À l’époque, j’avais adopté les enfants de mon épouse et l’un d’eux était dans sa classe. C’est ainsi qu’il m’a incité à faire des études pour devenir instituteur. À l’époque, en un an, tu pouvais être diplômé. Il me fallait un boulot. Je suis donc devenu instituteur. J’avais une grande habitude avec les enfants comme j’en avais adopté.

Et alors déjà, j’enregistrais des conversations que j’avais avec mes mômes. J’ai commencé comme prof de morale, parce qu’instit, je n’aurais pas pu : il faut être organisé. C’est un métier ! J’ai commencé en donnant des cours de morale comme tout un chacun : je me coiffe, je me lave… C’était des conneries, hein ! Au bout d’un jour ou deux, je me suis dit que je ne pourrais pas continuer ce métier de fou ou au bout de la journée, j’ai répété trois fois les mêmes leçons. Parce que je faisais des leçons copiées dans le cahier. J’avais commencé à leur faire des interrogations six jours après.

Je pensais m’être trompé : ce n’était pas ça que je devais faire. Comment je pouvais m’en tirer ? Pourtant, quand j’écoutais les enfants, je me disais que c’était fabuleux. Quand je rentrais je disais : « Il y a un môme qui m’a dit ça. Ah ben, je pourrais enregistrer ça. » Et je me suis mis à enregistrer ce que disaient les enfants.

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GE n°03 - le prof de morale Jacques Duez

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notes:

[1] Jacques Duez semble faire référence à la première conférence de l’OLAS (Organizacion Latino Americana de Solidaridad) qui s’est tenue à La Havane entre le 31 juillet et le 10 août 1967. L’organisation rassembla des délégations révolutionnaires issues de différents pays d’Amérique du Sud, faisant alors de Cuba l’épicentre des luttes anti-impérialistes. C’est l’époque où Che Guevara appelle à créer d’autres Vietnam, face aux Etats-Unis. Ce dernier mourra quelques mois plus tard en Bolivie, signant le coup d’arrêt de cette stratégie révolutionnaire des pays non-alignés et voyant l’URSS tenir Cuba sous son influence, via notamment des accords financiers nécessaires à la survie de l’île. (Source : notamment http://www.cartage.org.lb/fr/themes/geohis/Histoire/chroniques/pardate/Chr/660103a.HTM)

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