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Accueil du site / Grands entretiens / GE n°03 - Le prof de morale Jacques Duez / 02 Jacques Duez : l’invention d’une pratique vidéo avec les enfants

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Mais pourquoi enregistrer ? Pour faire écouter à qui ? Aux autres ?

Pour faire écouter à mes enfants. Et puis à d’autres : « Ecoute un peu ce qu’il dit ce môme. » J’avais été frappé par une petite fille. Je me souviens : c’était l’hiver, il y avait un poêle à charbon. De temps à autre, ça explosait. Pouf !! A chaque fois, la petite fille me disait : « Ca, c’est le diable ! » La façon dont elle le disait, je trouvais ça assez dingue. Et franchement, « c’est quoi le lien ? » C’est ainsi que j’ai commencé à enregistrer cette petite fille. Pour la faire écouter aux enfants à la maison, à ma femme et à des amis qui venaient. Et petit à petit, je me suis rendu compte que les enfants avaient des tas de trucs à raconter.

Finalement, c’était pas la morale telle qu’elle se pensait à l’époque. Je me suis dit : « Mais si je me mets à les interroger, à les questionner, je peux peut-être les amener tout doucement à ce qu’ils tricotent des représentations qui ne soient pas trop éloignées des leurs en tant qu’enfant, mais quand même un petit quelque chose va leur apprendre qu’il y a des valeurs ». Donc j’ai commencé comme ça !

J’ai commencé comme ça, en tâtonnant. J’allais régulièrement chez Auverdin pour lui faire écouter ça. Il était émerveillé. C’est lui qui m’a beaucoup aidé : il me donnait confiance parce que je ne savais pas où j’allais. Au bout d’un an, un inspecteur est venu. Il fallait quand même que j’aie quelque chose à présenter. C’est alors que j’ai dactylographié leurs propos. Et les élèves avaient ça dans leur farde. Des fardes grosses comme ça ! C’était un boulot hein ! Je dactylographiais leurs propos avec une machine à écrire avec des grands caractères, pour que les enfants puissent lire. Les parents ont trouvé ça fabuleux de pouvoir avoir dans leur farde, non pas des leçons, mais les propos de leur propre môme ! J’ai fait ça pendant 4-5-6-7 ans.

Puis sont arrivées sur le marché les premières vidéos portables. Enfin « portables »… Ca n’avait de portable que le nom, parce que j’aime autant dire que ça pesait lourd. C’était encombrant. J’ai commencé ainsi. Avec Jean Auverdin, il y avait le groupe Hainaut de pédagogie Freinet. Je lui ai dit que j’aimerais rentrer un projet au ministère et essayer d’avoir du matériel. Pas au ministère de l’éducation, au ministère de la culture. A l’époque, j’ai eu beaucoup de chance : il y avait Henri-François Van Aal, ancien journaliste de la RTB, qui était ministre de la culture. (PSC, de 1974 à 1977, n.d.l.r.) Donc, nous avons fait un projet en expliquant ce que nous voulions faire.

Et le type a été séduit par nos propos. J’ai obtenu du matériel pour un an. À l’époque, en principe, le matériel devait être partagé mais je ne voulais pas partager parce que sinon, on allait le casser. Et puis il me le fallait tous les jours. Le hasard a fait qu’ils ont accepté que je puisse garder le matériel pendant un an chez moi. Ce qui ne se faisait pas ! C’aurait dû être confié à une institution.

Par ailleurs, je n’avais pas de bande. Je n’en avais qu’une. Au début, j’enregistrais, je montrais et puis je devais effacer. J’ai réussi à m’acoquiner avec la maison de la culture de Mons qui venait d’ouvrir et qui possédait un matériel pour faire des montages. C’était vraiment l’âge de la pierre… Ceci dit, la conservation des images de ces bandes est impeccable trente ans après.

Petit à petit est né un budget et on a eu du matériel quasi-professionnel. Donc, je suis arrivé au bon moment avec une bonne idée, et j’ai eu beaucoup de chance. Je crois que ce serait difficilement reproductible parce que j’ai eu du matériel à demeure !!! Du matin au soir, 365 jours sur l’année. Peu de gens croyaient à la vidéo à l’époque. On continuait à aimer le super8. Tant que les gens ne s’intéressaient pas à la vidéo, on ne s’intéressait pas trop à moi. Ca me permettait de travailler.

Quand sont arrivées les premières télévisions communautaires (La télévision communutaire de Mons est née au milieu des années 80, n.d.l.r.), il fallait des programmes avec des associations entre les différentes communautés, les centres culturels et tout… La Maison de la Culture de Mons m’a proposé que ces petits montages que je faisais puissent devenir des émissions de TV. C’est devenu « Babebibobu, le B.a.-ba. » J’ai encore la première émission. C’est ainsi que petit à petit… Et puis, il y a eu un intérêt de l’Université – des trucs comme ça - qui me permettait de donner le change aux inspections qui se posaient des questions : « Si vous voulez, j’arrête mais je travaille pour l’Université de Mons. » J’appelais un ami prof qui, en échange, me demandait de lui fournir des documents psychopédagogiques. Cela me labellisait. En gros, c’était ça. Puis, ça s’est complexifié.

Tu dis : « Aujourd’hui, ça serait beaucoup plus difficile de le faire. » Peut-être est-ce difficile d’amener une nouvelle idée, la rendre viable du point de vue financier et institutionnel… En forçant les choses, tu as néanmoins constitué une grande part d’expériences, de paroles qui peuvent servir. Est-ce qu’il y a des gens, des praticiens, des instituteurs, profs de morale ou autres, qui s’en inspirent, qui travaillent autour de ça ?

Pas à ma connaissance. C’est une fameuse contrainte : c’est pas moins mais plus de travail. Filmer tous les jours, regarder, monter. J’allais en studio auparavant. A présent, je travaille chez moi. J’ai eu beaucoup de chance dans la mesure ou j’ai une institution qui s’est intéressée à mon travail et qui m’a foutu la paix. J’ai eu du matériel à demeure.

Enfin, maintenant, ce serait peut-être possible parce qu’on peut avoir de chouettes petites caméras pour 5000 Euros. Tu peux être beaucoup plus autonome aujourd’hui qu’on ne pouvait l’être à l’époque par rapport à la diffusion. Moi-même, je n’ai jamais eu de problème de diffusion puisque je continue à travailler avec une TV. Je suis payé pour mon travail. J’ai beaucoup de chance. Je vois quand même pas mal de gens qui essaient de faire ou qui font du chouette boulot, et qui ont tant de mal à être diffusés.

Tu parles de la pédagogie Freinet qui aujourd’hui encore est mise en œuvre dans un certain nombre d’écoles or, ton expérience ne semble pas avoir inspiré d’autres dans ce cadre-là ou plus classiquement dans le milieu culturel.

Moi non plus, il ne me semble pas. Je me souviens d’un jeune homme qui avait essayé mais il s’est arrêté. Parce que tu filmes, tu filmes tu filmes, tu accumules, tu es dépassé, tu ne sais plus. Il faut gérer. Si tu voyais, j’ai 1500/2000 cassettes. Là-dedans, il y a des choses qui n’ont jamais été dérushées. Il s’y trouve des choses intéressantes, mais pfff… Il faudrait 45 ans pour pouvoir reprendre chaque truc. Je crois que c’est assez compliqué.

Et puis bon, cette démarche a été faite une fois, pourquoi la refaire ? Que quelqu’un réinvente autre chose. On peut inventer. Ce travail m’est propre. La façon dont j’ai travaillé, c’est aussi en fonction de qui je suis, des gens que je connais, en dehors de l’école… Ca dépend de beaucoup de choses.

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