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Accueil du site / Grands entretiens / GE n°03 - Le prof de morale Jacques Duez / 03 Jacques Duez : ne pas garder de savoir en réserve

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Quand tu parles de certaines notions dans Journal de classe [1], tu parles un peu de ce travail-là. Ce n’est pas que la parole des enfants. Il y a ton propre intérêt. « Qu’est-ce qui m’a intéressé ? » « Comment j’en suis venu là ? » « Comment je travaille ? » « Qu’est-ce que je remarque et quel est l’échange ? » Tout ça, ça crée un état d’esprit. Tu parles d’imaginaire, de conflit,…

Je me suis aperçu que les enfants étaient des penseurs. Et des penseurs tout a fait épatants qui n’avaient pas les contraintes que l’on se donne soi dans l’exposé des idées que l’on a. Parce que d’abord, ils n’ont pas le même contrôle. Mais ils ont des intuitions !

Une philosophe de l’Université de Liège, Patricia Palermini, a effectué un travail pour l’Observatoire de l’Enfance avec une psychopédagogue. [2] Cette femme adorable a comparé ce que disait les enfants avec Saint-Augustin.

Mais quelque part, moi, je suis content de ne pas être philosophe, de ne pas avoir un savoir… Quand je commence à travailler, je n’ai pas de savoir ! Je veux pouvoir me laisser emporter par la pensée qui se propose au moment où elle se propose, où elle s’énonce. Je veux m’étonner de ce qui m’est dit. Je peux m’étonner de beaucoup de choses, de choses apparemment tout à fait banales… Je te donne un exemple.

Dernièrement, on parlait de football, de sport : un truc qui ne m’intéresse absolument pas. Tout ce qui me fait suer m’embête. Donc, ils parlent de sport et je me dis : « Mais après tout, pourquoi tu ne pourrais pas t’intéresser à ça ? » D’autant plus qu’il y avait une petite fille qui adorait jouer au foot parce qu’elle adorait se rouler dans la merdouille. Une charmante petite fille qui aimait être « sale ». Et puis, ses copains commencent à parler. Le premier du championnat belge à cette époque était une équipe flamande. « Ah merde, ce sont les flamands qui sont les premiers ! Et s’il y avait la guerre ?! On est foutu parce qu’ils courent plus vite que nous. » « Boah, non. » « Ben si, tu ne te rends pas compte ! Ce sont les premiers. C’est qu’ils courent plus vite après la balle. S’ils courent après nous, on va se faire attraper ! »

Ils me disent : « Ouais mais nous, peut-être qu’on rampe mieux ! La guerre c’est surtout ramper ! » En réécoutant, je me dis que j’aurais dû lui demander si cette technique du « ramping » pouvait être appliquée au football. On deviendrait des champions parce qu’on serait des champions du « ramping » ! Ca paraît idiot mais je crois que ça ne l’est pas.

Donc, je ne veux pas, je ne veux pas savoir, je veux simplement me laisser entraîner par ce qu’un môme me raconte. Et ce qu’il suscite chez moi comme humour, comme émerveillement, ou comme… Tu comprends ? Mais je ne veux pas, je ne veux pas moi me mettre à rattacher cela à du savoir. Pourtant, je lis. Mais je m’empresse d’oublier ce que je lis pour ne pas m’encombrer. De toute façon ce que j’ai lu, il y a des choses qui s’imprègnent et s’inscrivent. Mais je ne veux pas en avoir une mémoire immédiate.

A l’université, les gens étudient pour pouvoir reproduire ce qu’ils ont étudié. Moi, je ne lis pas pour reproduire, je lis pour m’étonner de ce que je lis au moment où je le lis. J’y pense pendant deux ou trois jours et puis j’oublie. Ca s’inscrit quelque part, ce qui demeure curieux quand tu rencontres des gens : des choses que tu crois ne pas savoir mais qu’en réalité tu sais parce que tu les as lues.

Tu ne sais pas d’où ça vient naturellement. Cette pensée/idée, tu te l’es appropriée et tu la retraduis en des termes à toi. Parfois tu émets des idées, comme les enfants, mais ce sont des choses que tu as lues, naturellement. Alors souvent on dit que les enfants ne font que répéter ce que disent les grands mais, et moi ? Qu’est-ce que tu crois que je fais ? Tu penses que tu es original, je pense que je suis original, mais c’est des blagues ! Ce sont des choses que tu as lues et qui t’ont façonnées…

Donc, je ne veux pas de savoir immédiat. Je veux avoir le plaisir d’être avec celui avec qui je parle. Faire le travail sérieusement, mais sans trop se prendre au sérieux. Parce que je te jure, les enfants ont un génie qu’on n’a plus. Des enfants m’émerveillent par leur drôlerie. Ce que tu as rarement… Parfois, tu rencontres des adultes qui ont gardé cette espèce de fraîcheur, cette espèce de… Souvent, des gens, des femmes passionnées.

J’ai fait un travail pendant plusieurs années avec des groupes de femmes – enfants, jeunes filles, jeunes femmes – sur les passions amoureuses. Ce sont des martiennes. Je me suis rendu compte du génie propre que pouvaient avoir les femmes quand elles parlaient de leurs émotions. Et très souvent elles en parlent d’une façon extraordinaire. Et les mecs sont souvent un peu, un peu mou. Et je travaille pas nécessairement avec des intellos, hein. Je travaille avec des gens du tout venant. Des marchands de boudins, des trucs comme ça…

Tu dis : « le savoir est un danger possible. » On lit, on s’imprègne et on oublie. Pourtant, quand tu filmes les enfants et ce qu’ils disent, tu ne peux pas oublier puisque c’est reproductible à l’infini. Ca revient, ça travaille…

Attends, oui et non. Je vais faire un travail ce matin avec les mômes. Tu vas me dire : « De quoi as-tu parlé ? » Je suis incapable de te dire de quoi j’ai… Oui vaguement ! Mais je ne saurais pas te dire exactement quelle a été la pensée d’un tel ou d’un tel. Je suis dans l’instant même, si tu veux. Et puis, je fais le montage et c’est diffusé.

J’ai retrouvé une vieille archive d’un gamin qui s’appelle Bertrand qui était un gamin adorable. J’ai des heures de documents avec lui. Dans cette archive, il était en cinquième année. C’est un jour ou l’on parle d’un gamin qui est un emmerdeur. Pourquoi est-ce qu’il est un emmerdeur ? Parce que réellement, ce type est insupportable. Il fait rire tout le monde et les gens se font punir, dont Bertrand qui adore rigoler. Bertrand parle de ce copain qui, ce jour-là, en classe, a montré son pet. Il a baissé son froc, il a montré son pet et il a fait une proute.

Tout le monde a vu son pet ! « Sauf lui… » dit Bertrand. Forcément, c’était son pet : il n’aurait pas pu le voir. Attention, il est sérieux quand il dit ça. Ca sent mauvais !! Bon. Il y a les kleenex. « Mais en plus, il parle en putois », ajoute-t-il, voulant dire en patois. En PUTOIS !!! Juste après avoir parlé de la proute. Nous rigolons mais lui il était dans son bazar. Et à l’époque, je n’osais pas être trop drôle… J’osais parfois mais j’étais prof de morale, attentif, parce que ça peut déraper. J’aurais pu avoir un peu plus d’humour à l’époque.

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GE n°03 - le prof de morale Jacques Duez

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notes:

[1] Journal de classe est une série de 5 émissions produites par la RTBF présentant le travail de Jacques Duez, images filmées en classe et commentaires ajoutés par lui-même, autour de quelques thématiques : 1. Premières audaces, 2. Les échappés, 3. Sexe, amour et vidéo, 4. L’enfant nomade, 5. Remue-méninges.

[2] MANNI Gentile et PALERMINI Patricia, Les temps des enfants, Une analyse. Etude réalisée pour l’Observatoire de l’Enfance, de la Jeunesse et de l’Aide à la Jeunesse de la Communauté Française de Belgique, 2007 (Disponible en PDF à cette adresse : http://www.oejaj.cfwb.be/IMG/pdf/def_Temps_des_enfants.Une_analyse.pdf)

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