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Accueil du site / Grands entretiens / GE n°03 - Le prof de morale Jacques Duez / 04 Jacques Duez : la caméra introduit de la distance

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Au milieu de toutes ces paroles, à quoi sert la caméra ? Qu’est-ce qu’elle apporte ? Un enfant au tout début de Journal de Classe dit par exemple : « C’est une sorte de mémoire, avec ça on peut se souvenir… »

Oui. Pour moi, il y a de ça, c’est vrai. Quand j’ai commencé à enregistrer, je me suis dit : « Ce n’est pas perdu. » J’ai des enregistrements qui datent de près de quarante ans. J’ai des quantités d’images que je n’ai plus jamais revisitées. J’ai vraiment tout gardé ! Les supports sont différents et c’est très compliqué pour repérer.

Je me suis aperçu que pour les premiers montages, j’éliminais systématiquement mes questions. Tu sais pourquoi ? Parce que je trouvais que mes questions étaient idiotes. Je posais des questions idiotes et les enfants venaient avec des réponses fabuleuses. Et puis je ne parlais pas bien ! Tu sais, j’ai appris à parler, à essayer de formuler quelque chose d’un peu cohérent grâce à mon travail. Quelque part, c’est une sorte de thérapie que ce travail de trente années avec les enfants.

Au début, je bégayais. Je bégayais vraiment. Et les enfants comprenaient. Je trouve ça fabuleux. Très souvent, je posais des questions que les enfants ne comprenaient pas mais ça n’avait pas d’importance : ils répondaient des choses à des questions qu’ils n’avaient pas compris. Je trouve ça fabuleux ! J’aime ce côté un petit peu fou : ne pas être enfermé dans un cadre trop strict.

Ca se retrouve un peu dans tes propres émissions. Par exemple, Une pierre un train. (des enfants ont balancé une pierre par-dessus le pont d’une voie de chemin de fer, n.d.l.r.) Ça part d’un fait divers mais les enfants dérivent complètement vers autre chose. On sent qu’à un moment, tu tiens un mot qui t’intéresse. On en vient à l’ennui, et puis quand même, la discussion rebondit vers autre chose.

Voila, c’est un peu ça. C’est un peu ce que me reprochent les tenants de la philosophie pour enfants lipmanienne. Ces gens me détestent ! J’ai une amie qui a suivi un stage de « pédagogie Lipman. » A un moment donné, on lui montre des documents qui sont une horreur puisqu’à la limite, on se demande si les enfants n’ont pas appris le texte par cœur ou qu’on leur ait dit : « Bon maintenant, tu dis ça » avant de les filmer…

C’est un machin qui marche extraordinairement bien au Canada, aux Etats-Unis. Ils ont essayé de s’introduire ici en Belgique. Cette amie, Françoise, dit : « Je connais quelqu’un qui a fait ça également. » « Oh non, non, non, tout mais pas lui !!! » Je peux comprendre que ces gens font de la vraie philosophie, sans doute, mais ce n’est pas avec eux que j’aimerais faire de la philosophie.

C’est toi qui exploses dans le poêle.

C’est moi qui explose dans le poêle. Je me suis fais apostropher lors d’un colloque, un type représentant la pensée Lipmanienne qui m’a démoli parce que ce n’est pas de la philosophie. Mais moi, je n’ai jamais dit que je faisais de la philo. Jamais ! J’ai dit : « J’aime travailler sur les représentations que les enfants se font, et j’aime réinterroger ce qu’ils disent, parce que ce n’est pas parce qu’un propos est énoncé qu’il est pertinent. »

Ce qui m’intéresse, c’est : « Oui, mais quand tu dis ça, qu’est-ce que tu dis ? Pourquoi est-ce que tu dis ça ? Tiens, mais c’est intéressant, ça veut dire quoi ? » Etc. Récemment, j’avais dans un groupe une petite fille japonaise… Si j’avais pu parler du Japon vu par cette petite fille qui elle-même n’est jamais allée au Japon. Comment cette petite fille se fait une image d’elle-même avec une telle ascendance ? Quand tu commences, tu ne sais pas où tu vas. C’est ça qui est gai.

Si je reviens sur la question : A quoi sert la caméra ?, à l’aspect de mémoire/souvenir…

Personne ne peut être aussi génial qu’un môme dans l’audace qu’il a de dire et penser ce qu’il pense. Mais en même temps, la caméra, c’est aussi la présence du tiers. C’est-à-dire que je ne suis pas dans une relation fusionnelle avec les enfants. Si je n’avais pas de témoin, il n’y aurait pas de contrôle sur ce qui se passe. Tu parles quand même de l’intimité des gens. Il faut faire attention à ne pas jouer au pseudo psy.

Si un petit vient confier son chagrin, tu ne dois pas commencer à vouloir le soigner. Ce n’est pas mon rôle et je ne veux pas tomber là-dedans. Les enfants parlent de leur chagrin, de leurs difficultés avec les parents. Je tente, même quand ils parlent de choses très personnelles, je tente qu’ils puissent objectiver. « Au lieu de dire « je », dire plutôt « on » : prendre une distance par rapport à ce que l’on dit, pour demeurer dans le récit et non dans la confession.

Parce que moi, je ne peux pas entendre ! Tu comprends ? Tu ne sais pas avec quoi tu joues ! Une petite fille vient et te raconte qu’elle est amoureuse d’un mec qui a trente ans. Comment faire ? Comment montrer d’abord que tu n’as pas peur ? Moi, je montre que j’ai peur. Je dis : « Euh, quel âge a-t-il ? Trente ans ? Explique-moi parce que c’est intéressant : toi, tu as treize ans et tu as un amoureux d’un homme trente ans. » J’écoute tout simplement.

Et puis après, je réponds : « Ecoute, il y a un service pour les jeunes. J’aimerais bien quand même leur en parler parce que moi, je sais pas très bien comment il faut faire avec ça. » Il y a des choses que je ne maîtrise pas, des paramètres que je ne sais pas. Je ne veux pas rentrer là-dedans. Donc, ce que j’aime c’est justement que l’on puisse parler de soi sans entrer dans la souffrance.

Je te donne un exemple : dernièrement, l’institutrice avait parlé avec les enfants du don d’organe. Aux enfants : « Tu accepterais de recevoir le cœur d’un noir ? » « Bah oui, pourquoi pas. » « Et le cœur d’une femme alors que tu es un garçon ? » « Beuh, beuh, d’accord, mais… » Tu demandes des petits trucs comme ça et puis ensuite : « Imagine un petit peu que tu as un accident et que tu es brûlé. Tu es vraiment brûlé partout. Techniquement, il est possible de remplacer la peau. Seule la peau d’un noir est disponible et il est assez poilu, que dis-tu ? »

On se met dans des situations assez invraisemblables pour voir qu’est-ce qui se passe… A quel type de valeur je fais appel pour pouvoir rester cohérent par rapport à l’image que je me fais de moi-même et de la société, etc. ? Tu vois, voilà ce que je fais avec les mômes. Eux, ils sont dans l’immédiateté de… Toi, tu peux encore prendre du recul, te dire : « Oui, je vais rationaliser la chose… », mais les enfants pas. A un gamin, je dis : « Ah non, il n’y a plus de peau noire » et le gamin fait : « Ah, pfff’. » « Il n’y a plus que la peau d’une femme, une Chinoise. »

Spontanément, il dit : « Mais qu’est-ce que je vais faire avec ça ? » « Oh ben moi, tu le prends ou tu ne le prends pas. » Je dis : « Bon à présent, tu as une peau de Chinois. Tu vas parler chinois. » Et ils se posent la question : « Est-ce qu’on parle chinois parce qu’on a une… ? » Ca paraît idiot mais je ne crois pas que ça le soit. Parce qu’il arrive parfois que les enfants parviennent à échapper à ce que tu dis par le biais d’un truc auquel tu n’aurais jamais pensé. C’est donc devenu le titre d’un document vidéo : Dans la peau d’un autre.

Un gamin dit alors : « Moi, je suis prêt à donner tous mes organes même si je dois mourir. Oui, oui, moi je veux faire comme Jésus-Christ. » Jésus-Christ ! Et il croit à ce qu’il dit. Tout doucement, il faut quand même que je lui dise : « Oui mais bon, c’est gentil mais je ne sais pas si Jésus-Christ demande que tu meures… » « Si si. Si un copain a besoin de mes deux reins, je lui donne mes deux reins. » Je raconte l’épisode à l’institutrice. Elle me dit : « Ah oui. Avec ses copains, il partage tout. Si quelqu’un a besoin d’aide, il l’aide mais son propre travail n’est pas fait. Il est dans le don de soi… »

J’avais pensé à diffuser l’émission et puis au dernier moment, je me suis dit : « Je ne peux pas diffuser ça. » Comment l’entourage va-t-il le voir, qu’est-ce qu’on va dire de lui ? Demain, je vais aller voir l’institutrice et je vais proposer au gamin de regarder l’émission chez lui avec les parents pour envisager ou non un accord de diffusion. Tu ne sais pas sur quels paramètres il est, lui. Tu ne sais pas comment ses copains vont réagir.

Tu comprends ce que je veux dire ? Donc, il faut faire vraiment très attention à quel moment tu touches ce qui peut être dangereux sans que tu ne t’en aperçoives ! Là, il est trop près. S’il peut prendre distance et dire : « C’est moi… » Tu comprends ? Mais, là, il est trop près de ce qu’il dit ; ce qui peut être inquiétant.

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