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Accueil du site / Grands entretiens / GE n°03 - Le prof de morale Jacques Duez / 06 Jacques Duez : la correspondance comme effet de montage

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Il y a un mot fort intéressant que tu utilises et que nous pourrions entendre en termes télévisuel, mais également autrement : correspondant. Les enfants, eux-mêmes, se nomment correspondants.

C’est la pédagogie Freinet. C’est une structure qui existe, que je n’ai pas inventée, qui a été inventée par Freinet. Il y a eu la correspondance par écrit, c’était souvent des lettres, et moi j’ai débuté une correspondance par vidéo. J’ai travaillé dans des écoles différentes et j’avais très peu d’élèves, le cours de morale était très peu fréquenté face au cours de religion. Donc, j’avais parfois une poignée d’élèves, même un seul.

A l’élève qui était tout seul, je lui montrais ce que les correspondants avaient raconté, pour lui demander son avis… Parce que passer cinquante minutes avec un môme qui s’emmerde à du mille à l’heure à un cours de morale alors que tu viens de dîner... Il m’est arrivé de tomber endormi. La petite fille me disait alors : « M. Duez, il est l’heure ». Ça m’est arrivé. Au mois de juin, il y avait le soleil qui tapait. Si je n’avais pas eu la caméra pour montrer à la petite fille…

Dans la grille de programmes de la télévision locale de Liège (RTC), les correspondants locaux sont des amateurs qui au moyen d’une petite caméra filment des évènements de leur quartier pour en tirer des reportages de trois minutes diffusés sur antenne. Les enfants, eux, apparaissent comme correspondants parce qu’ils provoquent des effets de montage. Ils se répondent les uns les autres, créent un sens nouveau, rebondissent, racontent une histoire originale et collective qui devient ces courtes bandes. C’est un élément fort de ton travail. Ces effets de montage ouvrent beaucoup de portes.

L’exemple de Les enfants de la marche blanche (autour de l’affaire Dutroux telle que vécue au fil des évènements par une classe de Jacques Duez) est frappant entre d’un côté les parents des petites filles disparues et de l’autre les élèves en classe. Jusqu’à la rencontre finalement de ces deux lignes d’histoire. Tout cela évoque les théories classiques du cinéma : le montage alterné en parallèle jusqu’au dénouement où tout se rejoint.

Très sincèrement je ne suis pas monteur… Imaginons : on travaille en classe cinquante minutes. Tout dépend si les enfants sont en forme mais disons que sur ces cinquante minutes, il y a dix minutes/un quart d’heure où vraiment tu es dans le noyau. Tout le reste, ce sont des incidents : « Reste tranquille s’il te plait ! » « Ecoute un petit peu ! » La classe est un lieu de débat mais avec toutes les dérives. Parfois, tu avais dix-quinze mômes ! Le montage permet de se rendre compte, de reconstituer l’essentiel, le noyau.

Peut-être qu’il y a que trois minutes de bonnes dans tout cela ! Pourquoi rediffuser les trois heures ? J’ai appris les vertus du montage grâce à Wilbur Lebègue. [1] D’ailleurs maintenant, je ne dis plus monter mais « wilburiser ». Et « wilburiser », c’est monter, tu sais : « Ca, c’est de trop, ça c’est vraiment encore de trop. Là, il y a une voyelle de trop ». C’est vrai : le montage est essentiel.

Une question demeure essentielle dans le cinéma, que l’on pose entre autres au montage : montage construction ou montage authentique ? Le montage est-il ton regard sur les enfants ou est-ce la parole des enfants ?

C’est la parole des enfants. Ecoute bien : durant le montage, je suis là, même si plus tout à fait à présent. Je suivais, c’est-à-dire : je nettoyais tout ce qui empêchait la compréhension de la poursuite du débat, de l’entretien. Mais je suivais… Ma bande était en analogique donc, c’était très compliqué de pouvoir reprendre une séquence ici pour la remettre là.

Ce qui n’est plus vrai aujourd’hui. Avec le montage digital, il m’arrive de dire : « Oui mais non, ce serait beaucoup plus lisible, enfin beaucoup plus audible et compréhensible, si je prends cet élément ici et que je le mets là ». Ca devient véritablement du montage. Ce que je faisais avant, c’était du nettoyage. Je gardais la ligne dans le temps tel que les choses s’étaient déroulées.

Je prends l’exemple de l’émission où l’on voit un enfant qui calcule s’intercaler au milieu du discours d’autres. Tu lui poses plusieurs fois des calculs : 2 x 4… C’est véritablement du montage. Ce sont des ponctuations au milieu de la parole des autres.

Ah oui, ça c’est monté. La finalité de ce truc-là était un colloque. Pour ponctuer ce colloque, justement, j’avais introduit cet élément-là. J’aimais bien d’ailleurs ce gamin en train de calculer. J’aurais très bien pu filmer ce gamin-là et en faire un montage de douze minutes. Allez, ce gosse est génial tout de même. Même quand il se trompe, il a du génie. Il se trompe d’une façon magistrale et pour se tromper comme ça, il faut être malin. Il y a des gens qui se trompent mais bêtement. Lui possède une sorte de grâce. Les enfants ont une grâce. Ils ont une sorte de légèreté.

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GE n°03 - le prof de morale Jacques Duez

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notes:

[1] Coproducteur de Journal de classe pour la RTBF.

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