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Accueil du site / Grands entretiens / GE n°03 - Le prof de morale Jacques Duez / 07 Jacques Duez : une égale capacité à dire ce que l’on ressent

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Dans ton dispositif de travail, le micro, possède un côté instrument magique. Le micro signifie celui qui prend la parole et c’est respecté. Ils ne prennent pas la parole tous ensemble, Cela permet de voir la parole durer.

C’est un peu le bâton qui te permet de faire taire les autres. Bien sûr que certains vont se mettre à parler. « Attends un petit peu qu’il ait le micro ». Bon ça, je coupe. Très vite, sans que l’enfant ne le demande, le micro est là. Il parle et puis il prend lui-même le micro. Il se positionne. Les enfants, ça va très vite.

C’est étonnant, la croyance qu’ils ont dans le dispositif. Le fait d’être filmé est important pour eux jusqu’à demander de l’argent. Le micro passe de l’un à l’autre de manière assez harmonieuse. Ce n’est pas la guerre. Le seul moment où ça me paraît un peu disputé, c’est justement autour de la question : « Est-ce qu’il faut tuer ou non Marc Dutroux ? »

A ce moment, il y avait une telle émotion. C’est vrai, cela dit, que le micro permet la distribution de la parole. Ils savent de toute façon que sans micro, ça ne sera quand même pas enregistré. Donc, très vite ils ont compris les mécanismes. C’est un peu comme des acteurs qui savent très bien qu’on a mis une croix au sol… Ils jouent avec les caméras.

Ca permet de donner à la parole un statut particulier. La parole devient l’invention d’un tout puisque celui qui a le micro invente l’histoire et c’est ainsi qu’à l’extrême, cela devient Quand j’étais tout. (Un monologue quasiment ininterrompu d’un enfant philosophant autour du tout et du rien, en pleine classe)

Ah oui, ça c’est fabuleux, Quand j’étais tout. Regarde le nombre de mots qu’il utilise. Il utilise peut-être cinq-six mots. Et on comprend ce qu’il veut dire : « Quand j’étais tout, j’étais tout. Mais j’étais tout, j’étais tout ! » Il répète ça et, à la limite, tu pourrais écrire ce qu’il dit en disant simplement : « J’étais tout ». « J’étais tout, j’étais pas un arbre, j’étais tout… » Et on comprend ce qu’il dit. Alors que le vocabulaire qu’il utilise est quand même très réduit.

Tu ne penses pas que dans la langue écrite, ça ne donnerait pas cette forme. Du fait que c’est dit avec le micro, cela devient un moment où l’on prend toute la place parce que l’on parle…

Oui, il y a cette présence du locuteur… Il est plein de ce qu’il dit. Parce qu’il ressent quelque chose qu’il transmet et on sent qu’il manque d’outils pour pouvoir aller plus loin, pour transmettre, mais malgré tout, on a tous un peu cette expérience, donc elle est partagée.

Ce qui est fabuleux, c’est l’impression qu’il voudrait dire le monde entier en quelques mots. C’est dire : « Derrière chaque mot, c’est le monde entier qui se cache ». Et lui veut faire entrer le monde entier dans chaque mot qu’il utilise.

C’est ça. Il voudrait dire le tout. Tu sais, ce gosse, ce qu’il est devenu ? Après avoir été tabassé par les flics, il a perdu la raison. Il est devenu fou, Mohamed…

Ton travail est un trajet qui débute par la croyance dans le dispositif et dans ta personne : « Je peux te dire des choses que je ne dirai pas ailleurs ». L’espace est celui-là, le contexte est celui-là. Le pas supplémentaire, les plus beaux moments à mon sens, surviennent alors que les gens s’extraient d’eux-mêmes, et ce monologue de Mohamed représente un sommet de ce point de vue. L’espace de confiance, la croyance et enfin le débordement.

Tout à fait, mais le problème est qu’ils se rendent compte qu’ils ont un statut, c’est-à-dire qu’ils existent en tant qu’êtres singuliers, dont les énoncés peuvent être considérables, c’est-à-dire que l’on puisse considérer. Tu leur donnes la possibilité d’être entendu à égalité. C’est important. Il a la même capacité que toi, enfin que moi, de pouvoir dire le vrai tel qu’il se le représente, mais naturellement avec son bagage. Il n’a peut-être pas la même capacité que moi de dire des savoirs mais ça, c’est autre chose.

De plus, pour être à égalité, il ne faut pas que tu sois dans le statut de celui qui va sanctionner. Ils avaient tous – qu’ils travaillent, qu’ils ne travaillent pas, qu’ils m’emmerdent, qu’ils ne m’emmerdent pas – ils avaient tous neuf au bulletin. C’est important parce que cette parole-là, tu ne peux pas la juger. Enfin, tu ne peux pas la mesurer en termes de points. Parfois, certains me disaient : « Neuf et demi ce mois-ci ? » « Non ! On n’est pas parfait ». Il faut quand même laisser une petite marge pour…

Ce qui devait encore donner une belle image de toi auprès des autres…

J’aime autant te dire qu’il y a eu des réunions avec les inspections disant : « Est-ce que vous avez le droit ? » J’ai le droit. Mon jugement, c’est qu’ils sont tous malins. Et ils ont tous neuf. « Et même un tel qui… ? » « Celui-là, surtout ». Il y a eu des problèmes puisque tu avais le prof de religion qui mettait trois et demi, quatre, deux, six… Bon. Et alors, naturellement au bulletin, tu avais des enfants de morale qui passaient avant d’autres parce qu’ils avaient neuf. J’invitais le prof de religion à leur mettre neuf. « Comment voulez-vous que je les tienne alors ? » Ca, c’est un autre problème. C’est une arme de coercition, les points.

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GE n°03 - le prof de morale Jacques Duez

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