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Accueil du site / Grands entretiens / GE n°03 - Le prof de morale Jacques Duez / 09 Jacques Duez : paroles de proximité, paroles populaires

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Lors de notre première entrevue, tu m’avais parlé d’une vidéo mettant en scène des gosses disséquant une grenouille, geste choquant pour certains spectateurs à l’époque. Tu insistes de ton côté pour entrer dans l’esprit d’un enfant, ne pas le casser. Néanmoins, la société réapparaît au travers des diffusions à la télévision. Autre exemple, à propos du racisme : dans une émission, un enfant lance à un autre : « Ouais, toi, tu es raciste ». Il le dit en rigolant, mais dans l’époque qui est la nôtre, ça paraît décalé. Les propos des enfants ont ainsi une immédiateté. Ils disent encore : « Voilà, les hommes politiques : c’est n’importe quoi ! » Ca doit déranger pas mal de gens ça… Même les parents.

Il y a des gens qui n’aiment pas du tout ce que je fais. Enfin, maintenant, quand les gens n’aiment pas ce que je fais, je leur dis : « Ecoutez, ça passe sur ARTE. Ce sont les autres. Moi je n’y peux rien ! Ils trouvent que c’est bon. » Par exemple, j’avais fait un travail sur les handicapés avec Bertrand. A un moment donné – seulement on ne me voit pas –, je joue à être un handicapé pour voir un peu comment l’autre va réagir. Je joue à être handicapé, mais ça passe sur antenne ! Personne dans la classe ne va penser que je me moque vraiment des handicapés. Personne.

Mais je peux comprendre que des gens entendent et disent… Hop, courrier à la direction de la télé en disant : « Il faut arrêter ça tout de suite, ce type, il faut le foutre dehors. Comment est-il possible qu’il puisse se moquer des handicapés ?! » Le directeur m’appelle et me dit : « Ecoute, j’ai vu l’émission et ça ne m’a pas paru… Enfin bon, fais attention quand même. » « Non, non, je vais reprendre ça et je vais refaire une autre émission. » Quand j’arrive en classe, je dis : « Je crois que le spectateur a raison. On s’est moqués des handicapés ». Donc je m’accuse, je m’auto-flagelle. Voilà les enfants qui commencent à prendre ma défense : « Mais, c’est qui ce crétin ? »

Je propose de travailler ça parce que ce sera réellement l’émission… Un gosse dit : « Pourquoi est-ce que vous vous en faites comme ça ? Les handicapés, ils veulent qu’on les considère comme nos égaux ? Entre nous, on se fout de notre gueule, alors on peut se foutre de leur gueule aussi. Et quand ils accepteront qu’on se foute de leur gueule, eh bien, ils seront à notre niveau. Vous ne vous êtes pas foutu d’eux, mais après tout, moi ça m’arrive de me foutre de la tête d’un handicapé comme il y a un tel qui se fout de moi parce que j’ai un œil… » Eh bien, j’ai trouvé ça tout à fait pertinent. Hop, je fais le montage et il est diffusé. Le spectateur a réécrit en disant : « Je comprends ce que vous voulez dire. Je suis désolé de vous avoir menacé, etc. »

Donc tu vois, tu peux réintroduire le réel, enfin… La vie ça se passe comme ça. C’est ce que j’aime avec les télévisions de proximité. Quand ça passe à la RTBF, ça prend des dimensions, ça m’emmerde… A la RTBF, pour des tas de raisons, ça doit passer avec un réalisateur, et on va tout réorganiser, on va tout… Tu comprends, on va faire un document, un beau gros document de cinquante minutes. Moi, je préfère les petits trucs de rien du tout, de douze-treize minutes bruts, enfin, un peu nettoyés, et hop, les gens en font ce qu’il veulent. Moi j’aime bien le document de travail.

L’on retrouve quelque chose de quasiment politique dans ton travail : les enfants que tu filmes appartiennent plutôt aux classes populaires. On aperçoit à quelques moments leurs parents. Il y a là un ouvrier… Certains enfants reviennent plus tard, une fois devenus adultes. Ils ne sont pas devenus cadre dynamique dans une grosse société. On voit dans tes émissions des gens qui n’ont jamais la parole à la télévision…

Tout à fait. C’est vraiment donner la parole à qui ne l’a pas et être le garant que sa parole va être respectée. Il me faudrait deux vies mais j’aurais aimé travailler spécifiquement avec des malades mentaux. Ce sont des gens qui ont une capacité de pouvoir… J’ai travaillé pendant deux ans, trois ans sur une correspondance entre des élèves et eux. C’était des gens qui avaient une souffrance, mais qui n’étaient pas complètement… On pouvait avoir un contact avec eux.

J’allais filmer, je leur montrais ce que les enfants racontaient mais aux enfants, je n’avais jamais dit que leurs correspondants étaient des patients d’un hôpital psychiatrique. Pendant tout ce travail, jamais aucun enfant ne m’a dit : « Ces gens sont des fous ». Jamais. C’était des pépères, c’était des… Ils étaient comiques, ils étaient drôles, etc. Mais jamais aucun n’a pu imaginer que c’était des gens qui étaient en hôpital psychiatrique.

Et puis, on a leur a rendu visite à Manage. On avait préparé un grand goûter. Avant de les rencontrer, j’ai dit : « Les gens avec qui on a fait cette correspondance sont des gens en hôpital psychiatrique ». « C’est des fous, monsieur ? Il me semblait bien ! » A ce moment-là, ils ont essayé de trouver des signes de la folie. Par ailleurs, il y a un directeur d’école qui a refusé que les patients viennent à l’école. « Pas de fous dans mon école ».

J’avais toute une collection d’images de cette correspondance. Je les avais confiées à un psychologue. Il a tout perdu. Je l’aurais tué. D’ailleurs, je me demande si je ne vais pas le tuer. Je n’ai plus que quelques interviews de ces patients.

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