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Accueil du site / Grands entretiens / GE n°03 - Le prof de morale Jacques Duez / 10 Jacques Duez : l’existence de ceux qui ont la parole

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Tu abordes la dimension du savoir avec les enfants, à propos du thème de l’écologie et tu avances que l’on peut discuter de l’écologie sans établir d’emblée de relation au savoir. Cela me semble beaucoup plus difficile avec les adolescents. Les adultes savent ce qu’il faut dire et ce qu’il ne faut pas dire en société. Les enfants osent beaucoup et les ados se retrouvent entre les deux.

Le problème est là. Mais quand les adultes ou bien les ados sont dans une dynamique, ils retrouvent leurs audaces. Il faudrait que tu voies mon travail sur les passions amoureuses avec des adultes ! Je me souviens de femmes mariées qui se lâchaient et qui racontaient leurs émotions, la complexité de leurs émotions, qui osaient parler de leurs amours… Et puis je demandais : « Ca, je ne peux pas passer à la télé quand même ? » « Si tu peux, parce que je voudrais quand même témoigner que… » Parfois, je ne le faisais pas parce que je me disais : « Pense un petit peu à ton compagnon. »

Parfois, tu dois te protéger des adultes, surtout à propos de l’être intime. J’ai vraiment beaucoup aimé travailler avec ces femmes. Une fois, une seule fois, une dame a commencé à se raconter et j’ai demandé qu’elle arrête parce que ce n’était pas du travail sur le récit. Elle s’est mise à pleurer et moi j’étais perdu, décontenancé. Elle voulait que je filme. Mais j’ai refusé. Certains adultes prennent des risques, je t’assure.

La revue « XXI » consacrait récemment un portrait au philosophe Michel Onfray. Le journaliste y relate un épisode où le philosophe donne cours à un auditoire constitué de personnes profanes : dans le regard de ces gens qui écoutent, quelque chose apparaît : « Pourquoi est-ce qu’on ne m’a jamais parlé comme ça ? » Une parole devient possible parce que tu parles aux enfants comme on ne leur parle pas ailleurs. Ils disent ainsi des choses qui n’existeraient pas sinon. Tu les rends visibles et d’abord pour eux-mêmes.

Ils se découvrent hein ! Ils se découvrent parfois dans les prises de parole et dans l’audace. Ah oui, tout à fait !

« Des Images » s’inscrit dans cette réflexion où le cinéma apparaît un objet de travail, une histoire des gens qui ne parlent pas parce que d’abord, on ne leur parle pas ou seulement de manière dégradée. Au début de l’émission Les enfants de la marche blanche de la RTBF, le présentateur Léon Michaux le dit très bien : « L’affaire Dutroux parle des enfants. Les enfants sont les victimes. Les victimes, c’est-à-dire celles qui ne parlent pas. Et justement nous, on leur rend la parole via le travail de Jacques Duez. » Le journaliste, lui-même, est conscient du processus médiatique qui retient cette parole…

La littérature en pédagogie, ce sont des gens qui parlent à la place des enfants ou à propos des enfants. Mais ce ne sont pas les propos d’enfants. La majorité, enfin le discours majoritaire, c’est le discours d’un savoir. Souvent, on ne leur demande pas leur avis. C’est comme si un enfant n’a pas droit à une parole et à pouvoir dire le monde tel qu’il se le représente.

C’est comme s’ils n’étaient pas capables d’habiter leur discours par du sens, comme si un enfant dit des choses qui ne sont pas sensées. Ou alors, il fait un mot d’enfant, tu comprends, les mots d’enfants… « Il est gentil. » « Oh, il est malin. » Mais sans plus, tu comprends. C’est presqu’un accident.

Dans une pièce de théâtre interprétée uniquement par des enfants et destinée aux adultes (The night that follows the day de Tim Etchells, n.d.l.r.), le texte scande cette adresse : « Vous » : « Vous nous demandez de nous laver, vous nous demandez… » A un moment, un enfant a un geste violent : il prend une chaise et la casse d’un coup en morceaux. La salle rit alors que le discours de l’enfant n’apparaît pas du tout comique. Je me suis dis : « Ils ne peuvent pas digérer cette scène ». Ils sont obligés d’en faire quelque chose d’autre : « Oh, ce n’est jamais que des enfants. »

Le ramener à ce que je comprends de ce que je vois, oui. De mon côté, j’ai de plus en plus de problèmes d’audition. C’est vraiment embêtant. C’est embêtant, en même temps parfois c’est drôle parce qu’ils disent quelque chose que je ne comprends pas. Je repose une question en fonction de ce que j’ai compris et non pas de ce qui a été dit. Ca créée parfois des quiproquos.

Quand je réécoute parfois les documents, je me dis : « Je n’avais pas compris ce qu’il me dit. » Parce que je suis parfois dans une logique qui n’est pas nécessairement la sienne, parce qu’il va plus vite, ou bien, il a fait des bonds. Tu vois qu’il a réagi sur le sens et non pas nécessairement sur la structure de mon discours. Tandis que moi, je suis resté sur la structure.

Et je me dis : « Mince, si j’avais compris le truc, j’aurais pu poser ça comme question ». On ne comprend pas nécessairement ce qu’ils disent et… Pourtant je crois quand même que je suis réellement attentif, quand ils parlent, j’essaie réellement de percevoir où ils vont, comment je peux parvenir à voir un peu si par telle question, je ne vais pas un peu les faire déraper ou bien s’ils vont rester dans leur logique.

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