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Accueil du site / Grands entretiens / GE n°03 - Le prof de morale Jacques Duez / 11 Jacques Duez : les rencontres avec des artistes

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Une dimension d’émancipation parcourt la prise de parole. Alors qu’il tournait son film demeuré inachevé sur l’immigration italienne et les charbonnages en Belgique (La mémoire aux alouettes, n.d.l.r.), le cinéaste Paul Meyer recueillait cette phrase d’un vieil Italien : « Si les pauvres avaient leur propre histoire, et si cette histoire était transmissible, alors il n’y aurait plus de pauvreté ». Ceux, qui d’ordinaire n’ont pas la parole, la prennent, en font une histoire commune et la transmettent à d’autres.

On enferme cette masse de personnes dans une catégorie, mais c’est celui qui n’est pas dans la catégorie qui nomme. C’est vraiment un regard extérieur. Mais dis, tu l’as côtoyé longtemps ? Tu l’as filmé ?

Je l’ai côtoyé deux ans mais, je ne l’ai jamais filmé malheureusement. C’était une démarche, quelqu’un d’assez impressionnant, Paul Meyer…

Mais moi, j’ai osé filmé des gens très impressionnants. Je me suis dit : « Tant pis ! » Alechinsky, Bury,… Des peintres, des gens qui sont morts maintenant. J’ai filmé par exemple Alechinsky quand il était prof aux Beaux-Arts à Paris. Personne n’a pensé qu’on pouvait filmer Alechinsky comme prof. C’était un prof terrible.

Encore une fois, c’est grâce aux mômes, parce que je disais : « Ecoutez, je fais un travail avec des enfants sur la peinture, c’est quand même intéressant que vous puissiez… » Il y a eu plus tard une émission sur France Culture qui s’appelait « Rencontre avec » dont Alechinsky était l’invité. Avec les enfants, nous étions allés voir ses expositions et il m’a dit : « Ecoute, ça m’intéresserait de pouvoir utiliser ces discussions dans cette émission. » Sur deux-trois heures d’émission, il y a certainement vingt minutes avec les mômes qui parlent. C’est fabuleux ! Ils n’ont aucune préparation, ils ne savent pas ce que c’est que la peinture. C’est très drôle !

Tu n’en as pas fait une émission ?

On avait pensé en faire une, mais il y avait tellement de matière. J’ai fait des correspondances. J’ai fait venir Bury en classe. Nous avions été voir une exposition – je dois avoir ça dactylographié quelque part – et, à un moment donné, il y a un gosse qui compare l’œuvre de Bury à une pomme de terre. Il dit : « Les patates aussi, c’est des sculpteurs. Parce que les patates, elles se sculptent elles-mêmes. Tu as parfois des patates qui sont comme des bonshommes ». J’avais envoyé ça à Bury et il était fasciné. Il a eu envie de faire une correspondance avec eux.

Il est venu en classe. J’ai filmé. Certains sont venus habillés comme un dimanche parce qu’ils recevaient Bury. Un enfant a même conclu : « On était content parce que peut-être, il allait nous trouver du travail ». On avait beaucoup parlé de chômage à cette époque.

Il y avait Sandro également, ce fameux Sandro qui ne croyait absolument rien de ce que disait Bury. Il le regardait, l’air de dire : « Tu as menti ! » Il reposait des questions pour savoir si réellement… « Et les ouvriers, là, pourquoi est-ce qu’ils ne signent pas parce qu’après tout, c’est les ouvriers qui font toutes tes sculptures, pourquoi ils ne signent pas ? »

C’était des trucs… « Et t’habites dans un quartier à Paris ? Un quartier riche ? » « Et combien tu vends une sculpture ? T’es riche ? » Après la visite, il dit : « On a posé des questions sur sa technique. On va faire les mêmes ! Et comme on est plus jeunes, lui, il va bientôt mourir. On va faire mieux que lui et il ne vendra plus rien ! » Ils étaient amusés…

C’est vrai que les rencontres, c’est fabuleux ! Mais le nombre de gens aussi à côté de qui tu passes dans une classe. Tu as des enfants qui restent silencieux pendant un, deux, trois ans. Uniquement parce qu’il y a quelqu’un dans le groupe qui l’impressionne trop et par rapport à qui il n’oserait pas se mesurer. L’autre s’en va et hop, il émerge. C’est très curieux. Mais c’est vrai que parfois quand je vois une classe, je pense : « Mon dieu, celui-là ! Je n’ai pas eu le temps, je n’ai pas prêté attention. Il n’est pas parvenu à attirer mon attention… »

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