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Accueil du site / Grands entretiens / GE n°03 - Le prof de morale Jacques Duez / 12 Jacques Duez – le plaisir des vraies questions

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Une dimension ressort de ton discours : la caméra comme catalyseur de singularité, ne laissant pas les gens tranquille, posant des questions pour qu’ils puissent aller chercher ce qui leur est propre, se frottant à ce qu’on ne sait pas. Singularité d’une part et mise en commun d’autre part. On est ensemble. On réfléchit en commun. Un basculement essentiel survient quand, alors que des enfants racontent leur propre histoire, tu leur renvoies une question, reformulant leurs récits en éléments plus généraux et partageables.

Les élèves parlent de leurs parents. Tu les relances : « Tiens, est-ce que la question n’est pas ici la peur de ne pas être aimé ? », par exemple. Parfois, les enfants eux-mêmes arrivent à faire ce pas. Bertrand, à propos des handicapés ou l’avortement peut-être, conclut : « Est-ce qu’on peut vraiment aimer les autres si on ne sait pas s’aimer soi-même ? » Ce n’est plus : « Moi ma mère, ceci, moi… »

C’est lui aussi qui dit à un moment donné en parlant de cette petite fille qui était aimée par un homme de trente ans : « Si vraiment il l’aime, il doit arrêter de l’aimer ».

C’est l’invention du commun, ne pas filmer des gens seuls, qu’ils soient héros ou traîtres, mais un groupe et d’ailleurs il n’y a pas dans ta pratique de personnage principal unique. Chaque fois que quelqu’un rentre dans l’image, il devient le personnage principal. Quand quelqu’un est à l’image, il prend toute la place dont il a besoin.

Ce que je tente de faire apparaître, c’est la singularité de chacun de ces enfants et une singularité à laquelle on peut s’arrêter. Tu sais que les enfants, ce sont des interlocuteurs épatants, ce que ne sont pas toujours les adultes. L’enfant doit se sentir en confiance d’abord et n’oublions pas l’affaire Dutroux… Dans la rue aujourd’hui, ça devient un peu compliqué de pouvoir s’arrêter et dire à une petite fille : « Tu veux un bonbon ? »

Cette singularité, trouver un interlocuteur avec qui on aurait du plaisir à échanger, elle est possible pour tout un chacun des enfants qu’on rencontre. A la vidéothèque dernièrement, il y avait une petite fille, la fille du patron. C’est la première fois que je la vois. Elle doit avoir 7-8 ans. Elle posait des questions aux personnes qui venaient chercher des films. On sent que ce sont de vraies questions.

C’est ça aussi le problème dans le travail avec les enfants : poser de vraies questions. Un instituteur, en général, ne se pose pas de vraies questions. Il pose des questions en fonction d’un savoir que les enfants doivent acquérir. Ce ne sont pas de vraies questions. Ce sont des contrôles. C’est savoir s’il sait pour qu’il puisse être sanctionné ou pas. Quand je travaille avec eux, je me pose…

Quand je leur pose une question, c’est parce que je me la pose vraiment. En me disant : « Tiens, Bertrand, Raoul, Pol, tiens, par rapport à ce que je me pose comme question, qu’est-ce qu’il va m’apporter comme réponse qui va me permettre, moi, de peut-être mieux comprendre le monde ? »

Un gosse a dit, un jour : « Mais, au fond, avec toi, on n’a rien appris, Jacques. Allez, qu’est-ce qu’on a appris ? » N’importe quel instituteur dirait : « Catastrophe ! Et il dit ça devant tout le monde ! » Mais oui, moi, je suis content de ne t’avoir rien appris. Parce que tu crois que tu n’a rien appris, c’est vrai. Mais tu as peut-être appris à réfléchir sur ce que tu savais. Parce que tout le monde a des savoirs, mais tout le monde n’interroge pas ses savoirs. Au fond, j’ai tenté de faire ça.

C’est : « Tu sais des choses mais est-ce que tu sais que tu sais ? Est-ce que tu sais ce qu’il n’y a pas chez toi à savoir pour savoir. » Et alors quand tu donnes des explications.. Parce que les enfants aiment beaucoup quand tu deviens de plus en plus abstrait. Ca devient un jeu. Ils ont une flexibilité terrible, ils ont une souplesse.

A un moment donné, une petite fille tenait un discours complexe : « Mais Jacques, tu me poses des questions que je ne comprends pas. Comment veux-tu, moi, un enfant, que je puisse te répondre ? » Je dis : « Le problème n’est pas tellement que tu comprennes réellement ce que moi je vais te demander mais, ce que tu entends de ce que je te dis. Est-ce que tu comprends ma question ? » Elle dit : « Je ne comprends pas ce que tu veux savoir. » « Mais moi, je ne veux pas savoir. Je veux savoir ce que, toi, tu comprends de ce que je te demande ». Elle répond : « Mais il est fou ». Et elle se met à rire.

L’intéressant est que les enfants puissent se rendre compte qu’on peut réfléchir et penser et que c’est parfois drôle. Ce n’est pas nécessairement dramatique, mettre des enfants dans des situations impossibles. Imaginons : Il n’y a plus de boulot et tu as un enfant. Il reste quand même un boulot : celui de bourreau. « Est-ce que tu ferais le boulot de bourreau ? » Certains disent : « Oui, s’il faut nourrir mes enfants. » « Donc, tu couperais la tête des gens ? » « Oui. » « Imagine, c’est Marc qui est devant toi. Il a commis un crime et tu dois couper sa tête. » « Ah non, c’est mon copain. » « C’est ton copain, mais si tu ne coupes pas la tête de Marc, tu n’as plus de boulot. Tes enfants meurent de faim. » « Monsieur, ça n’arrivera jamais ! »

Alors bon, ils répondaient en essayant de s’échapper… « Oh, il faut que je nourrisse mes enfants : je te tue ! » « Donc tu lui coupes la tête. Tu es un brave copain, toi, alors. » Tu vas jusqu’au point où ça fait mal. On a envie de dire : « Bon, arrête ! » Ensuite, ils répondent : « Et toi, qu’est-ce que tu ferais ? » « Moi, tous les matins, je me coupe un doigt et je lui donne. Voilà, je le nourrirais de ma chair. » « Tu es dégueulasse ! » « C’est plus dégueulasse de me découper en morceaux pour donner à manger à mes enfants, que toi de couper la tête de ton copain ? » « Oui, mais on ne peut pas manger les gens ! » On parle de l’anthropophagie. Les enfants et moi avons avant tout du plaisir. On fait émerger des choses. Boulot de bourreau ! On avait ri comme des malades.

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