Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

(pointeur vers le haut pour revenir à la page)

Accueil du site / Grands entretiens / GE n°03 - Le prof de morale Jacques Duez / 13 Jacques Duez – les problèmes des retrouvailles

Autres articles dans cette rubrique

Recherche

Les enfants sont de véritables éponges : ils prennent énormément de choses autour d’eux. Ils peuvent, par exemple dans l’émission Les Temps Modernes, reconnaître ce que l’on dit d’eux : « Ben oui, c’est que les jeunes sont des gens grossiers, c’est que les jeunes… » C’est quand même étonnant de reprendre un tel discours et je l’ai entendu aussi en travaillant avec les ados : « Mais ce sont des gens qui traînent, ils ne font rien, alors évidemment c’est dangereux… »

Ils ont intégré les représentations que l’on se fait d’eux. Et comme on ne les aide pas, on ne les amène pas à ce qu’ils puissent penser leur propre identité. Ils se donnent l’identité qu’on leur a donnée. Ils tombent dans ces préjugés-là – c’est un préjugé puisqu’ils n’y ont pas réfléchi.

C’est étonnant parce que ça les rend victimes.

Tout à fait. Quelqu’un comme Sandro pourrait avoir ce discours. Si tu vas plus loin, il se rendrait compte que c’est une image qu’on lui colle. Au fond, c’est ça : on a des savoirs mais on n’interroge jamais ces savoirs. Ca devient un lieu commun, donc un préjugé, et on véhicule les rapports sociaux avec beaucoup de préjugés !

Deux de tes élèves au moins m’ont frappé par leur intelligence extraordinaire par rapport à leur manière de nommer ce qu’ils sont, peut-être plus que les adultes en général. C’était… Je ne sais pas si c’était Sandro, mais en tout cas un enfant qui a un rapport très fort aux arbres.

Eddy.

Il dit : « A l’école, on me dit : tu es trop bête. Tu ne comprends rien. Et chez moi, on me dit : tu n’as qu’à apprendre ». Lui se situe entre les deux. Il dit : « Moi, j’ai besoin de m’échapper. » C’est très fort. Par ailleurs, il a ce rapport aux arbres auxquels il aime se pendre. C’est une des rares fois où au départ des enfants qui racontent des histoires, qui inventent le monde, qui inventent le dehors, toi, tu sors de la classe avec ta caméra pour le filmer dans les arbres. Pourquoi conserver la plupart du temps ce point de vue de l’intérieur ? Parce que tu n’as pas la technique pour aller les filmer dehors ou parce que tu ne vas pas les suivre partout, que tu risques alors d’être dépassé ?

Ca devient autre chose… C’est-à-dire que le lieu clos, c’était la classe. D’abord j’étais prof de morale. Donc, je les rencontrais. C’est un lieu de parole. Je me suis occupé de comment on tricote ses représentations. Ca a surtout été ça. Mais pour revenir à Eddy, il dit une chose qui m’a toujours beaucoup ému. On est venu couper les arbres dans lesquels il jouait et il a dit : « On a coupé mes arbres. C’est comme si on m’avait enlevé ma mère ». C’est extraordinaire, cette capacité de pouvoir traduire son sentiment…

Quand tu le revois adulte, il n’y a plus ce rapport avec les arbres. Il se remet en scène visiblement pour l’émission.

Oui, je le remets en scène et puis il ne parvient plus à grimper aux arbres… C’est Tarzan qui a disparu… De lui, j’ai des documents, des heures et des heures… Adulte, il est devenu témoin de Jéhovah. Il y a bien trois ans que je ne l’ai plus vu.

L’autre enfant qui m’a marqué, et il a touché quelque chose d’un peu personnel, c’est Johnny quand il parle à la toute fin de l’émission qui lui est consacrée dans Journal de classe. Il évoque le manque par rapport à sa mère et son rapport aux familles d’accueil. Il conclut : « J’ai besoin (de ma mère) mais je suis seul. Alors, j’ai envie d’être ailleurs. J’ai toujours envie d’être ailleurs. Et pour être ailleurs, je me rends insupportable ». Avoir dix ans et dire une chose comme celle-là, c’est incroyable.

C’est incroyable ! Il faut bien connaître les mécanismes des rapports sociaux des adultes et de la famille pour dire cela. Pour se rendre odieux au point de pouvoir gagner sa liberté. C’était un garçon incroyable, mais incroyable.

L’étonnant vient de le revoir adulte. Par exemple, tu lui demandes après avoir repassé les images de, lui, élève en classe : « Tiens, est-ce que ça t’as servi de revoir ça ? » Il répond : « Non, ça ne change rien… » Tu insistes : « Mais, si, ça explique quand même, ça permet de comprendre ». Je ne sais pas, on sent qu’il y a quelque chose, un lien qui ne se fait pas…

C’est tout le problème des retrouvailles. Ces retrouvailles se faisaient avec une caméra de la RTBF et le type derrière. On n’était plus dans la confidence si tu veux. Cela devient autre chose. D’ailleurs, à certains moments, Wilbur Lebègue disait : « Bon écoute, on s’en va, filme, retrouve… » Les choses reviennent alors un peu.

Un des projets que j’ai aujourd’hui serait de remontrer un document ou deux avec certains anciens élèves comme Bertrand et de le filmer pendant qu’il regarde pour recueillir ses commentaires. Naturellement, il y a toujours énormément de plaisir et parfois un peu de gêne de ce qu’il a pu raconter, surtout à propos de ses amours. Il trouvait que le mariage était une hypocrisie. Il disait : « Allez, viens pas me dire que tu vois une belle fille, que tu n’as pas envie ! Et raconte pas d’histoire. » Il revoit ces images ado, avec sa copine… « Moi si je vois une fille bonne alors que ma copine est là, je la quitte et je m’en vais avec l’autre. »

Les autres lui répondent : « Enfin Bertrand, peut-être que quand tu seras amoureux, quand tu aimeras… » « Mais, c’est des couilles ! Mon père, il fait semblant de rien mais je suis persuadé que quand il est en ville, il regarde les femmes. Et il les mate ! Tu te rends compte que du jour au lendemain, quand je vais me marier, je ne pourrai plus regarder et avoir envie de quelqu’un d’autre. C’est des hypocrites. » C’est terrible parce que l’on sent que ce n’est pas un discours mais ce qu’il vit à ce moment-là, en pleine contradiction avec la morale, avec la façon dont il faut vivre.

Lui ne ressent pas ça du tout. Il se compare à un lion. « Les lions, ça va à gauche et à droite. » On sent qu’il est dans la révolte par rapport à la norme. L’ennui, c’est qu’il est venu avec sa copine il y a un an... Je lui ai proposé de reporter… Et dernièrement, il est encore venu avec une autre copine. Je dis : « Ecoute, la parole ne peut pas circuler de la même façon. »

Dans ces émissions, je lui disais : « Imagine un petit peu – elle s’appelait Virginie – imagine un petit peu que Virginie prenne dix kilos. Est-ce que tu l’aimes encore autant ? » Je savais bien qu’il était tellement attentif à la ligne de sa copine. Alors on voit ses yeux et on voit qu’il regarde - mais on ne voit pas Virginie à l’image. Alors : « Oui, ça ne compte pas. » Et, on voit que ce n’est pas vrai ! Je lui ai montré dernièrement. Il était mort de rire, mort de rire ! Je l’ai filmé d’ailleurs. Mort de rire je dis ! « Et c’était vrai ce que tu disais ? » « Je ne sais pas, mais je ne crois pas. »

Précédent

GE n°03 - le prof de morale Jacques Duez

Suivant

 

Répondre à cet article