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Accueil du site / Grands entretiens / GE n°03 - Le prof de morale Jacques Duez / 14 Jacques Duez – sauver sa peau face au pouvoir

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Il y a quelque chose d’assez rieur chez toi, l’envie d’aller titiller, emmerder gentiment les gens…

Nous sommes tous comme ça ! On a besoin de tenir un certain discours pour que la vie soit viable. Parce qu’imaginons un petit peu que si tu ne masquais rien… Si tu es honnête avec toi-même : on n’arrête pas de mentir. On n’arrête pas de dire le vrai tel qu’on se le représente. On essaie toujours de trouver des raisons,… On trouve de bonnes raisons ! On ne veut pas mentir à l’autre parce qu’on ne veut pas lui faire de la peine. Enfin, tout ça est toujours bien intentionné, en général. J’ai fait avec les enfants un travail sur le mensonge. C’est nécessaire de mentir. Tous les enfants disent : « Oui, pour sauver sa peau. » « Donc, on ment par nécessité. » « Il y a des moments où on doit mentir sans quoi on reçoit des douilles, on est puni. »

Je dis : « Mais donc, vous mentez à cause des adultes ? Parce qu’on vous fait peur ? » Je parvenais tout doucement à faire comprendre à certains que s’ils mentaient, ce n’était pas eux les responsables, que c’était l’instituteur, les parents, le champêtre, le bourgmestre etc. Alors, ils me regardaient en me disant : « Ben oui, mais on ne peut pas mentir ! » Je dis : « Toi, tu voudrais ne pas mentir ? » « Ben oui. » « Si tu mens c’est parce qu’effectivement comme tu dis, tu dois sauver ta peau, donc c’est la faute de l’instituteur. Ta peur. Ou alors apprends à ne pas avoir peur. »

Ou bien on dit que c’est l’autre ou bien on dit que c’est soi. Qu’est-ce qui fait que je mens ? Parce que j’ai peur. Il y a un document où, plusieurs fois, je dis : « Oui mais moi je ne mens plus à mon âge ! » Un gamin me regarde : « Tu as menti ! » Je réponds que non. « Amène ta femme ! » comme pour dire : pour voir si tu n’as jamais menti à ta femme. « Tu n’as jamais dit à ta femme : Chérie, ce soir, je ne rentrerai pas à l’heure parce que j’ai une réunion… Et en réalité, c’est pour aller picoler avec tes copains ? » Je dis : « Je n’ai jamais fait ça ». « Mon papa, il le fait. »

Donc tu vois ils sont confrontés… Non, non, mais il faut travailler sur des choses comme ça et se rendre compte que : c’est vrai que ce n’est pas beau de mentir. Tout le monde ment ! J’en ai fait une autre émission aussi. Quand les enfants sont en confiance, ce sont des thématiques qui fonctionnent ! Eux-mêmes ne se rendent pas compte le nombre de fois qu’on ment sur une journée. On ne dit pas vraiment ce qu’on pense, on ne se dit même plus : mais qu’est-ce que c’est qu’un mensonge ?

Est-ce qu’un avocat ment ? Il est obligé, s’il veut sauver la tête de son client. Donc, il y a des gens qui sont payés pour mentir et ainsi autorisés à mentir. D’ailleurs, en justice, on ne peut pas te punir parce que tu dis… Tu peux ne pas dire des choses qui vont t’être défavorables. Il y a quelque chose de cet ordre-là. C’est une sorte de mensonge légal. On ne peut pas te punir parce que tu mens. C’est à la cour de faire apparaître la vérité mais on ne te demande pas de témoigner contre toi. Il y avait aussi le mensonge des hommes politiques.

Justement sur les hommes politiques, on parlait tout à l’heure de ceux qui n’ont pas la parole, ceux qui risquent toujours un peu d’être sanctionnés, et qui pour une fois ont un autre rôle… Dans une de tes émissions intervient Elio Di Rupo. (bourgmestre de Mons et président actuel du parti socialiste belge francophone, n.dl.r.) Le discours des enfants, c’est : « Tiens, nous, on l’écoute, on le comprend. Il faut à son tour qu’il nous comprenne. » Ils ne pensaient pas arriver à toucher quelqu’un qui possède un tel pouvoir. Derrière, on entend cette dimension que nous ne sommes pas du même monde. D’ailleurs, un enfant le résume ainsi : « Tiens, Di Rupo, finalement, il est comme nous. ».

Voilà. Mais, tu sais, c’était ça : l’homme politique peut faire quelque chose qui me fait mal et moi, je ne sais pas me venger. Parce qu’il s’agissait d’une vengeance. Les enfants ont dit des choses pour lui faire mal, pour montrer qu’ils existent. A son tour, il a eu mal. Et voilà : 1-1. « Mais tu lui diras qu’on s’excuse, hein. On s’excuse de tout ce qu’on a dit de lui. » Qué binde…

Oui c’est vrai, ils voient cela : c’est LUI à l’image, et c’est LUI qui parle de nous. C’est un contact qui ne se fait pas normalement.

Ce sont des gens hors d’atteinte. Ils sont tellement loin qu’on ne sait pas les atteindre. « Et ils ont tout pouvoir sur nous. Sur mon papa, payer des taxes… Enfin… Lui, il peut tout faire. Et puis, lui, il ne paie pas… » Les politiciens sont hors cadre, hors norme.

Il faut les faire rentrer dans l’image, aussi.

Ce que j’ai tenté de faire, c’est de dire aux enfants que : « Oui, peut-être, ils sont hors norme selon toi. Mais, toi, le simple fait que tu aies l’occasion de pouvoir parler et exister en tant que quelqu’un qui pense… Eh bien, c’est toi qui rentres dans le cadre… » C’est ça aussi que tu vois qui était intéressant dans la diffusion des documents à la télévision, c’est que les enfants tout en n’étant pas de Mons (les émissions hebdomadaires étaient diffusées sur la télévision locale montoise, n.d.l.r.) se sont mis à exister en tant que citoyens. Ils avaient la parole.

Je t’assure qu’à Mons, où les enfants allaient parfois pour faire des courses, à un moment donné ou à un autre, ils se faisaient accoster en rue : « C’est toi qui passes à la télévision, là ? » « Oui. » Il y avait une sorte de reconnaissance : « Oh, c’est bien, dis, continue ! » On a également travaillé avec l’université. Ils me demandaient de poser telle question aux enfants. Et je disais à ces derniers : « Ecoutez, on a besoin de vous. A l’Univ’, les savants sont bloqués. Ils ont besoin d’aide parce qu’ils ne comprennent plus rien. » Ca faisait exister les enfants. Les savants leur demandent…

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