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Accueil du site / Grands entretiens / GE n°03 - Le prof de morale Jacques Duez / 15 Jacques Duez : l’univers infini des personnages

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Dans ton travail, ces enfants deviennent des personnages publics avec les risques que cela comporte. Ces enfants comme Bertrand qui reviennent extrêmement souvent. Cela devient le petit monde de Jacques. Un spectateur régulier peut se dire : « Lui, je le connais, je finis par lui donner une image ». De plus, ces enfants évoluent au fil du temps, se construisent à mesure des émissions.

Tout à fait. Eddy que j’ai filmé à l’école primaire a maintenant plus de quarante ans. Certains spectateurs suivent et connaissent la personnalité et une part du vécu de ces enfants. Des petites dames que je rencontre me disent : « C’est vous ! Je vous ai reconnu ! » Alors que je ne passe jamais à l’image. « Oui mais je vous entends ! » « C’est bien quand même, le petit qui disait… » C’est une reconnaissance gaie parce qu’elle est sincère.

C’est une dynamique à l’encontre de ce qu’ils peuvent rencontrer habituellement comme enfant : « Tais-toi ! Tu n’as pas la parole… Quand tu seras plus grand… » Ils le disent tout le temps au sein des émissions. Ils reconnaissent ton espace du cours comme un endroit où quelque chose s’ouvre. Avec l’affaire Dutroux, l’un a une métaphore très belle pour signifier ce besoin des mots : « C’est comme si tu avais mal au ventre et que tu ne pouvais pas le dire. »

Ca fait du bien de pouvoir parler. Certains disent aussi : « Mais une fois qu’on avait fini le cours, on sortait, et on ne parlait plus même entre nous de ce qui se disait au cours. C’était vraiment un lieu clos. » C’est peut-être un peu la faiblesse du cours : un peu isolé, un peu enkysté dans la pratique d’école où les instituteurs et l’institution ne voulaient pas reconnaître l’intérêt de ce lieu de parole, la possibilité d’irradier l’école. « Oui, enfin bon, tu sais, Duez… » On a un peu caricaturé.

Les émissions à la RTBF n’ont pas pu faire évoluer ce regard ?

Le déni de la part de profs est au-delà. L’instituteur de Johnny par exemple… Il ne supportait pas mon travail. Il n’aurait pas osé dire non à la télévision mais il me détestait. Il est devenu chef d’école. Et justement, Bertrand m’a dit : « J’ai croisé M. et il a encore fait des réflexions à ton propos : « Celui-là, il a passé une belle carrière ! » Il pensait que je me faisais de l’argent avec les émissions.

Un jour, je rachète une bagnole, une grande bagnole et je lui dis : « Oui, mais écoute Michel, si je n’avais pas les émissions, tu sais moi, je ne saurais pas m’acheter une bagnole. D’ailleurs, je n’ai pas dû emprunter ! » Il faisait des bonds, le pauvre ! Un instituteur a dit plus tard aux enfants : « Vous savez que M. Duez gagne beaucoup d’argent avec tout ça. Vous devriez lui demander pour être payé. » Les enfants m’ont dit : « On veut être payés ». Alors, je me ramenais : « J’ai encore des contributions ! » J’inventais des tissus sur les contributions : « Oh, tu paies tout ça ? C’est chiant, ces émissions ! »

Comment gères-tu tes archives, cette espèce de mémoire de l’enfant dans laquelle tu peux puiser sur trente-quarante ans, pour fabriquer du sens ?

Je vais te dire tout de suite : je ne gère pas ! Tu te rends compte la centaine de montages qui existent.

Tu les fais comment ces montages, sur la rapidité de ce qui vient de se passer ? Tu parlais de noyau tout à l’heure. Tu disais : « Sur une heure, je garde un quart d’heure. »

Des montages constitués, j’en ai peut-être trois cents que je suis occupé tout doucement à numériser, d’ailleurs. Ce que j’aimerais faire, ce serait après avoir fait ce travail de reprendre les rushs jamais regardés. Je sais qu’il y a des choses intéressantes. Dernièrement, je suis tombé sur une vieille archive dont je ne me souvenais plus. L’idéal serait de bien répertorier par thème et par individu, en s’appuyant sur certaines personnes singulières.

Imagine un petit peu que je puisse avoir le temps et l’argent pour dire : « Allez maintenant, je travaille pendant cinq, six mois sur Frédéric ». Je m’arrange avec lui pour qu’il vienne régulièrement… J’ai joué sur ces images revisitées avec Enfant, mon ancêtre, très chouette même si cela a été fait très vite

J’ai retrouvé une archive que j’avais intitulée : Le rebelle. C’était un gamin qui avait un gros défaut de prononciation, que je ne comprenais pas toujours, mais qui désirait parler. Tout au début, je te jure, il parlait sans que je ne comprenne mais j’étais fasciné par cette logorrhée. Petit à petit - deux, trois ans - grâce au logopède, ça a été mieux. Ce gosse était fabuleux. Il adorait son grand-père et les vieux du village. Il adorait aller travailler à la ferme avec un vieux valet de ferme. Lui, c’était les vieux, une sagesse et surtout une culture qui n’était absolument pas la culture scolaire. La culture du travail.

Une culture de la débrouille : c’était faire les brocantes, vendre des choses, même si ça ne marche plus. « Tu t’en fous : c’est du pognon ! » Il parlait de vendre et d’acheter des moteurs. Il était en quatrième année primaire, ce type, et il possédait une maturité de l’économie d’à côté. Il avait une discussion avec un autre élève l’interpellant, un peu perdu : « Ben, qu’est-ce que tu vas faire avec un moteur qui ne marche pas ? » « L’autre ne sait pas qu’il ne marche pas ! Tu le vends ! Tu dis « Je ne suis pas dans le moteur ! » C’était vraiment un filou.

Je le croise parfois ce gamin. J’ai des documents quand il était à l’école technique. Il explique qu’ils obligent leur prof à baisser les yeux sinon, c’est une baffe. Je voudrais que tu voies les mecs… Ce prof, je l’ai aperçu une fois : encore plus petit que moi dans une école qui s’appelle : « Le brasier », rien que ça.

Il y a une jeune fille qui me racontait que les enfants dans la cours de récréation avaient chahutés un prof parce qu’ils trouvaient que c’était un pédé, l’accusant de sale PD, enculé, etc. Le type en a pleuré dans la cour de récréation. Je dis : « Et tu a fais ça aussi, toi, Sarah ? » « Ecoute, ils étaient tous à crier. Moi, je n’ai pas voulu me distinguer : j’ai aussi crié « PD ! » Je faisais un travail sur la violence à l’école. J’ai une série de documents…

Le gamin explique aussi qu’à l’atelier, on lançait des boulons à la tête du prof. On n’imagine pas, dans certaines écoles techniques, comment ça se passe. De plus, il te raconte ça comme allant de soi. C’est comme ça que ça se passe. Pourtant, ce garçon est le gamin le plus doux que je connaisse. Tu te rends compte ? Il était prêt à casser la gueule de tous les profs et c’est le type le plus doux. Il était pris dans une logique, dans un discours qui le dépassait et pour ne pas se distinguer, il rentrait dans ce discours.

C’est le premier avec qui j’ai envie de faire un travail en extérieur. J’ai envie de le suivre un peu dans son quotidien. Ce qu’il fait, s’il a une copine… A la fois une crapule et un gars d’une gentillesse. J’aime bien ce gamin.

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