Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

(pointeur vers le haut pour revenir à la page)

Accueil du site / Grands entretiens / GE n°03 - Le prof de morale Jacques Duez / 17 Jacques Duez : être vivant, se casser la figure, faire ce que l’on ne peut pas

Autres articles dans cette rubrique

Recherche

T’écouter me fait penser à une petite fille qui fait presque tenir son discours dans ces termes : « On est vivant. Il faut jouir de la vie. » Ecoute, moi, j’adore. Les choses sont écrites. Donc, quoi que tu fasses, ne perds pas ton temps : jouis de la vie. C’était une petite musulmane. « On est jeunes, il faut avoir du plaisir, etc. Bon d’accord, il faut faire attention mais de toute façon, si la planète doit mourir, eh bien c’est déjà écrit … »

Où est la responsabilité ? Mais il faut respecter ce point de vue parce que je me dis : « Dans ses mots, elle ressent peut-être une vision des choses que moi je vais quelque part condamner en fonction de ce que je crois être la bonne parole, la bonne action. »

Donc, de temps en temps, je crois qu’il faut accepter de se dévoyer. Au fond, à mon sens, c’est la seule façon de pouvoir rentrer en relation avec quelqu’un. Quand un gosse me dit : « Moi, je n’aime pas les noirs : ils puent. » Ca m’intéresse, je dis : « Tiens, comment ça se fait, comment est-ce qu‘on construit ?... » J’aimerais rentrer dans sa peau, dans son esprit. « Ils puent », et j’essaie vraiment de me dire : « Un noir, ça pue. »

« Explique-moi un peu, qu’est-ce que c’est un noir qui pue ? Pourquoi il pue ? » J’essaie de penser avec lui dans son propre préjugé, de ne pas rester à l’extérieur avec mon bon sentiment et mon savoir de ce qui est juste, bien. La morale. Parce que tu ne peux que condamner, tu ne peux qu’attendre qu’il émette une opinion pour vite, la dévorer en disant : « Mais tu es un monstre ! »

Arrive un moment où ces gens sont racistes mais ne le disent plus. Ils agissent. Puisqu’ils ne mettent plus au clair ce qu’ils ressentent, tu ne peux pas les aider à revisiter… Tu vois au fond, c’est ça : parvenir à laisser l’autre suffisamment libre et en confiance sans le juger – je parle des enfants –, sans le condamner en le disant, mais en le mettant en relation avec d’autres regards.

Sans immédiatement, si tu veux, le caricaturer, le stigmatiser. Parce que quand même, ce sont des gens qui sont en devenir. C’est le cas pour tout un chacun. Tu sais, tout le monde est perfectible. Alors, si tu condamnes un môme à dix ans en disant : « Mais tu es vraiment… » Les instituteurs font cela sans arrêt. « Ah ben, c’est du beau. C’est du propre. Tu n’es pas gêné ? » Mais, il a dix ans ! Laisse-lui le temps de se casser la figure, de se tromper, de… Montre seulement que tu l’accompagnes. Essayons de tricoter ensemble quelque chose en respectant son rythme, sa façon d’être.

On m’avait proposé récemment de parler un peu de cinéma pendant une heure ou deux avec des élèves de cinquième et sixième primaire, à Liège. Les quatre instituteurs étaient vraiment différents. L’un était très en retrait pour nous laisser la place. L’autre parce qu’il considérait que la classe était bruyante et qu’il préférait ainsi nous les laisser. Les deux derniers étaient plus volontaires, participant à l’animation. Il s’agissait de remettre en scène les 50 secondes de L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat des Frères Lumière dans la classe.

Je me demandais : « Tiens, vont-ils y croire ? » Vont-ils se dire : « Tiens, on va faire rentrer un train qui n’existe pas dans la classe. » La sauce a pris tout de suite.

Le sens du cinéma des Frères Lumières, c’est qu’ils essaient de mettre en scène les choses, de les contrôler pour que le train entre bien à tel moment, s’arrête à tel endroit, que les voyageurs ne bouchent pas l’avant plan pour que le spectateur voie la scène… Ils ont un scénario en quelque sorte.

La beauté de ces vues est que le plus souvent, il se passait autre chose. Les gens passaient devant la caméra, s’arrêtaient, regardaient, intrigués,… Certains avaient la silhouette découpée par la caméra. Le débordement fait partie intrinsèque de ces scènes de vie. J’espérais vivre la même chose avec les élèves : quatre vues avec le même scénario mais jamais identiques.

Les instituteurs intervenant grondaient les chahuteurs ou plus simplement ces enfants qui étaient à côté, en avance, en retard, un peu à côté. Je pensais pour ma part qu’il ne fallait pas encourager ces décalages a priori pour ne pas perdre le fil de l’histoire mais que ces entailles au scénario, au rôle préparé d’avance pour les enfants, leur permettraient paradoxalement d’exister et de faire exister la vue.

Un élève oublie de mettre le son en route. Un autre est censé sortir du plan et il demeure dans le champ de l’image jusqu’au bout. Il ne sait pas trop quoi faire et finit par refaire un clap. Cela donne le sel de la scène.

Il faut avoir une certaine complicité avec les enfants, qu’ils sachent que tu les aimes bien. J’avais vu avec les enfants un film de Clint Eastwood : L’homme des hautes plaines. (1973) Il tue tout le monde. Les gens crèvent… C’est génial. Enfin, pour les enfants, c’était génial. Et donc, on avait regardé ce film-là ensemble en classe. C’était peut-être un peu saugrenu pour parler de violence.

Effectivement, ils adoraient Clint Eastwood qui tuait tous les méchants. Des méchants tuaient également des bons mais d’une façon cruelle. Les enfants adoraient ! Par exemple, un méchant, avec une sale gueule, attrape un bon. Il a avec lui un bout de bois pointu. Il le met dans la gorge de l’autre : « Tu va me donner la combinaison du coffre. » L’image change et on entend qu’il enfonce le bois et que ça fait…

Donc, on avait regardé plusieurs scènes et j’avais dit aux enfants : « La semaine prochaine, on filme et on va rejouer les scènes. » « Ah oui monsieur, ça c’est formidable, toi tu vas être le méchant ! » Ils devaient mimer qu’ils tiraient et que l’autre tombait. Ecoute, j’ai fait ça pendant un mois. J’étais mort de rire, mais mort de rire. J’adorais. Mais je me disais chaque fois : « Si l’inspection vient, comment vais-je justifier ce truc ? »

Je me souviendrai toujours d’une scène. Un gosse devait donc jouer la scène du bâton et dire : « Passe-moi la combinaison du coffre. » Le gosse était gêné de dire ce mot : « combinaison », parce qu’il pensait à la combinaison de sa mère, sans doute. C’était à lui de jouer : « Passe-moi la… » Il n’arrive pas à dire le mot. Alors, il dit : « Passe-moi la chemise… » Il refait : « Passe-moi la chemise… » Ecoute, j’étais mort, j’étais mort.

Je sentais bien son problème. je disais : « Ben, ce n’est pas la chemise », et les autres : « Mais non, c’est la combinaison !!! C’est pas une chemise. » Il recommence : « Passe-moi la chemise… » Ecoute, c’était inouï. Ensuite, j’ai refait un montage avec le film. Donc, tu avais Clint Eastwood qui tirait et c’était Johnny qui tombait. Ca m’a pris un temps fou. Les enfants adoraient. C’est un truc que j’aimerais un jour recommencer. Refaire jouer des scènes que l’on ne peut pas, des scènes de violence.

Mais qu’est-ce que j’ai déjà ri avec les enfants ! Quelle bande !!!

Précédent

GE n°03 - le prof de morale Jacques Duez

 

Répondre à cet article