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Depuis de nombreuses années maintenant je lis et relis inlassablement les textes de Walter Benjamin. La lecture de L’Œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique, qui était au centre de mon travail de maîtrise de philosophie en 1996, m’a fait découvrir Eugène Atget, qui, avec Heinrich Zille, aura une influence déterminante sur ma pratique de la photographie.

En 2004, je quittais Marseille pour Paris. Pour dire adieu à la ville, je me décidais à faire le film dont j’avais souvent rêvé en me promenant dans les rues. L’urgence et l’incertitude dictaient les moyens techniques, très pauvres, les seuls possibles.

En 1927, Walter Benjamin était venu à Marseille et avait tiré de ce voyage un recueil de courts textes publié dans une revue suisse à la suite d’un recueil semblable sur Weimar. À la ville de Goethe, celle du classicisme allemand, témoin d’une époque où, selon Benjamin, « le riche lui-même devait encore sentir la dureté de la vie sur son propre corps », avant de céder bientôt au confort de l’ère industrielle, succédait la ville du Sud, moderne, cosmopolite et prolétaire, terrain d’expériences surréalistes et réservoir des forces politiques du présent.

Ces textes en tête, je décidais de suivre le parcours de Walter Benjamin dans Marseille. Ils dessinaient une géographie approximative : le quartier du Panier, où j’habitais à l’époque, la cathédrale de la Major, les quartiers de la Joliette et d’Arenc, la ligne tracée par la rue de Lyon en direction du nord, des environs de la station Bougainville, terminus du métro, jusqu’aux hauteurs de la Viste d’où l’on domine la ville. Je laissais de côté Weimar et comme pendant à Marseille, je choisissais le souvenir de mon propre voyage à Berlin à la recherche du Tiergarten, le parc où Benjamin dit s’être éveillé enfant à l’art de s’égarer dans les villes.

Je ne cherchais pas à illustrer les textes, mais à trouver chaque fois un lieu où poser ma caméra, « préparé » à cela par les séries de photographies que j’avais réalisées jusque-là à Marseille. Ce n’est qu’une fois les images enregistrées, au cours du montage, que je cherchais les points de rencontre possibles entre textes et images. Les textes retenus ne constituaient ni un discours linéaire ni une suite narrative, il s’agissait plutôt de courts passages, une phrase parfois, qui m’étaient restés en mémoire, avec lesquels j’entretenais une affinité. Ils tournaient autour de certains thèmes : les occasions ratées, le destin qui ne tient pas ses promesses, l’amour espéré ou perdu, l’errance dans la ville, le regard du bourgeois sur la pauvreté, la crainte de la déchéance ou de la catastrophe.

Thèmes qui sont intimement liés à la vie de Benjamin et auxquels il a donné une résonance politique dans ses écrits, assignant à l’historien la tâche de sauver les espoirs, les images du bonheur, les utopies, dont chaque génération est porteuse, mais qui n’ont pas trouvé à se réaliser dans l’histoire. Benjamin a toujours considéré le cours de l’histoire comme un processus destructeur auquel il oppose l’espoir de retrouver ce qui a été perdu. Cette perte est le fait du cours naturel du temps, mais aussi de la lutte politique, des injustices commises par les dominants envers les dominés.

Parmi les textes sur Marseille, celui sur l’homme déchu qui vend ses livres répandus sur le trottoir et espère qu’un passant s’arrêtera pour « dégager le trésor sous l’amas de ruine », annonce ainsi l’allégorie de l’ange de l’Histoire qui, emporté par la tempête du progrès, ne peut rassembler les ruines que le cours de l’histoire amoncelle à ses pieds . Les histoires d’amour malheureuses de Benjamin renvoient également à une image du bonheur à laquelle a manqué l’acte décisif qui lui aurait permis de se réaliser, comme à la souffrance et aux aspirations des dominés manque l’acte révolutionnaire qui suspend le cours de l’histoire. Le trésor sous l’amas de ruine, c’est alors peut-être ce possible, ce double imaginaire du réel, qui réclame qu’on le sauve de l’oubli, qu’on le transmette, jusqu’à ce qu’il se réalise.

À l’époque où j’ai tourné le film, Marseille était en chantier, elle était soumise à de grandes transformations urbaines, elle l’est toujours. Un chantier est un champ de ruine. Ce processus destructeur remettait en question le rapport de la ville à son passé et son avenir. Au projet dessiné et mis en œuvre par les aménageurs s’opposaient la réalité et les espoirs des habitants, leur histoire et celle des projets urbains antérieurs, des différentes formes prisent au cours du temps par la ville. Filmer les rues, les immeubles, les routes, les chantiers, les lieux de passage, c’était contempler la ville dans ce qu’elle a de transitoire et chercher parmi la vibration de l’air et la lumière la fragile promesse que recèle le présent.

Sylvain Maestraggi


1 C’est Gisèle Freund, si je me souviens bien, qui rapproche Eugène Atget d’Heinrich Zille. Chez le premier c’est la photographie de l’espace urbain déserté, interprété par Benjamin comme la représentation du lieu d’un crime politique (Maurice de Gandillac avait traduit « théâtre d’un crime » ce qui induisait la notion d’espace scénique), qui m’intéressait ; chez le second, c’était la figure de l’amateur photographiant des scènes de la vie quotidienne à Berlin autour de 1900 qui s’étaient chargées avec le temps d’une beauté mélancolique et d’une valeur de document.
2 Cette célèbre allégorie est au centre des thèses sur le concept d’histoire, un des derniers textes écrits par Benjamin avant sa mort en 1940.

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