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Cet article a été rédigé en regard de la projection des films de Hara Kazuo dans le cadre du festival « Filmer à tout prix » de Bruxelles, du 11 au 16 novembre 2011, où le cinéaste a été invité pour l’occasion. Ces films sont projetés à Flagey.

Pour introduire au cinéma de Hara Kazuo, fort peu connu sous nos latitudes, il faut se replonger quelques instants dans le Japon de la fin des années 60. Là-bas comme ailleurs dans le monde, la jeune génération dont fait partie Hara monte au créneau pour combattre une société apparaissant sclérosée.

Les luttes y sont violentes, associant étudiants et ouvriers de diverses mouvances de gauche contre le système capitaliste. Le mouvement attaque les accords sino-américains et l’usage de l’île d’Okinawa comme base pour bombarder le Vietnam, l’impérialisme occidental plus généralement, la pollution industrielle et la menace qu’elle fait naître sur le monde paysan notamment, les droits d’inscription et les filières inégalitaires à l’université, la place de la famille comme valeur suprême, l’administration corrompue,…

Hara, à cette époque, passe beaucoup de temps dans la rue, dans les manifestations, mais sans aller jusqu’à franchir le pas et devenir membre d’un groupe politique. A la militance stricte, il préfère s’imprégner de l’air du temps. Il dira plus tard que n’étant ni étudiant ni ouvrier, il a dû se faire sa place autrement et a glissé au fur et à mesure vers le cinéma, au bord des échauffements sociaux. Il suit d’abord des cours de photographie qu’il finira par délaisser, trop occupé par un travail alimentaire et son engagement dans une école pour enfants handicapés.

En phase avec l’époque, son cinéma représente d’abord un acte d’urgence et ses deux premiers films, Goodbye CP et Extreme Private Eros : Love Song 1974 s’en ressentiront pratiquement puisque le son et l’image n’y sont pas synchronisés, faute de compétence et de moyen… Cette urgence se révèle politique et, se réclamant des couches populaires de la société, Hara désire briser certains tabous bourgeois, montrer ce que l’on ne montre pas, aller chercher les gens derrière le masque qu’ils portent.

Au fil de l’œuvre, ce seront pêle-mêle le regard de la société sur le handicap mental (Goodbye CP), l’autonomie des femmes (Extreme Private Eros : Love Song 1974), le Japon face à son image « pacifiée » construite au lendemain de la guerre (The Emperor’s Naked Army Marches On) ou le questionnement d’une figure publique littéraire japonaise jusque dans la mort. (A Dedicated Life)

A chaque fois, ces questions s’incarnent au travers d’individus qui portent tout autant « leur » film que Hara et qui par ailleurs, pour certains, financent partiellement leur réalisation. Il y a ainsi Yokota Hiroshi, handicapé cérébral, Takeda Miyuki, militante féministe et ex-femme de Hara, Okuzaki Kenzo, ancien soldat cherchant justice ou l’écrivain Inoue Mitsuharu.

Hara cherche dès lors à croiser individus et questions de société, évitant le piège du portrait intime au coin du feu ou l’envie de balayer large et réaliser un état de la question traitée. Nous avançons toujours dans les films de Hara à la mesure du récit lui-même, sans posséder de coup d’avance. Quand Hara tourne, il réunit ainsi son ou ses personnages pour décider avec eux de l’action à venir et de ses enjeux dans la trame générale. A l’opposé, il n’est pas plus un cinéaste de commande, car en filigrane demeure son projet de travailler la société au corps… et le spectateur lui-même.

Pour ce spectateur, deux approches existent. Soit, la posture intellectuelle de comprendre le propos, de poser un œil rationnel sur l’œuvre, bref d’adopter une position de maîtrise cinéphile ou plus simplement sur le fond. Et là, très rapidement, l’expérience devient littéralement invivable. Car, éthiquement, Hara n’est pas défendable. Il filme crûment à tour de rôle l’infirmité des handicapés, les histoires de son ex-femme, les actes outranciers de Okuzaki, les mensonges d’un écrivain alors que ce dernier se meurt.

L’autre posture, plus délicate, est d’abandonner quelques certitudes… On ne sait pas très bien dans quoi on entre dans un film de Hara et les barrières à franchir sont multiples. Au-delà de ce qui a été dit plus haut (la technique son déficiente, les sujets à la marge), les récits empilent une multitude de traits signifiants (dans Extreme Private Eros : Love Song 1974, sur quelques scènes : le plaisir physique, une double naissance, un échange entre deux amours du cinéaste face à sa propre caméra, la prostitution de mineure, les soldats noirs américains de Okinawa, la mention d’un passage à tabac du cinéaste dans la rue,…), débordant notre capacité à donner sens d’emblée à ce qui est montré.

Les films se révèlent des coups de poing, d’autant plus que plutôt que d’asseoir ceux-ci par le discours, c’est le corps qui prend le pouvoir. Ce qui frappe au coeur dans Extreme Private Eros : Love Song 1974, ce n’est pas le discours de Miyuki, c’est la liberté du corps à s’exprimer, et avant tout lors de la scène monumentale de son accouchement. Ce qui frappe au cœur dans Goodbye CP, ce n’est pas le discours des paralysés cérébraux sur la société et eux-mêmes, c’est leurs corps infirmes et leur parole au bord de l’intelligible, jusqu’à culminer avec une mise à nu littérale devant nous, geste ultime d’affirmation de soi face à la société. Ce qui frappe au cœur dans The Emperor’s Naked Army Marches On, ce n’est pas ces innombrables joutes oratoires entre anciens soldats, c’est la bagarre soudaine qui se déclenche un beau jour, devant l’œil impassible de la caméra. Et même dans A Dedicated Life s’impose ce corps qui rétrécit devant la maladie, le foie malade prélevé et pesé devant nous, chair devenue sans vie.

Quel spectateur exige Hara Kazuo ? Un spectateur qui s’engage dans le film complètement, quitte à perdre pied, tout comme les personnages sont prêts à aller au bout d’eux-mêmes, en parallèle de Hara qui joue également de sa propre personne à maints égards : son argent pour produire, sa vie sentimentale dans Extreme Private Eros : Love Song 1974, des personnages proprement incontrôlables, des situations où l’instinct prime sur la réflexion.

Autant, avec le recul, Hara nous offre des films pensés et cohérents, autant ils apparaissent d’abord quand on les découvre des actes forts, déchirant la chaine habituelle de la représentation documentaire, où le réel est rarement un espace de jeu mais avant tout un label authentique à respecter. Respect de la parole, respect du regard, respect de la vérité.

Hara cherche, lui, à passer en force. Il a le désir de chercher la fiction de ses personnages, ce qu’ils vont inventer avec le film. Ne dit-il pas que Superman est son modèle quand il tourne ? [1]

Quand il révèle qu’il déteste la société majoritaire (I Hate mainstream society) et que ses films se font contre elle, il cherche une singularité autant pour lui-même et chez ceux qu’il filme que dans notre posture de spectateur. Personne ne doit sortir indemne.

Ailleurs sur le net

Japan’s Outlaw Filmmaker : An Interview with Hara Kazuo par Ken Ruoff
Un réalisateur en marge : Hara Kazuo et ses ’documentaires d’action’ de Jeffrey Ruoff et Kenneth Ruoff

notes:

[1] Movies must have good and evil, bad men and heroes. It is like Batman and Superman. It was the same with Okuzaki, he needed an opponent. In this way, I like to make dramatic movies. I feel strongly about this, more than other directors. I love Hollywood action films, and I wanted Okuzaki to act like an action star. I want to make action documentary films. Extrait de « Japan’s Outlaw Filmmaker : An Interview with Hara Kazuo » par Ken Ruoff

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