Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Accueil du site / L’association / Archives / divers / Images au poing - Pour Cockerill (27 mars 2003) / Présentation de « Week-end à Sochaux » par Patrick Leboutte

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J’aime bien cette phrase de 1968 : « Penser globalement mais agir localement. » Faire ce que l’on peut. C’est un peu notre idée avec cette soirée. Je viens du cinéma et nous allons aller à la rencontre de cette ville qui risque de crever. Pas simplement pour parler mais pour écouter. Il va être question de parole ouvrière : c’est le fil rouge des trois films. Pour qu’il y ait parole ouvrière au cinéma, il faut aussi qu’il y ait capacité d’écoute. Construire des plans de cinéma, des dispositifs pour qu’on les écoute, que cette parole ne se perde pas. C’est un peu le projet : venir et très modestement, sans donner de leçon de cinéaste, réfléchir avec vous à ce que le monde du cinéma pourrait faire. C’est une toute autre idée de l’intellectuel.

Je sais qu’entre le monde ouvrier et les intellectuels, souvent il y a eu des cassures ou des incompréhensions. Moi, je revendique cette étiquette d’intellectuel. L’image, le monde est une revue d’intellectuels. Nous écrivons. Intellectuel mais pas dans le sens que nous avons souvent en tête. Je ne pense pas Bernard-Henry Lévy et tous ces gens que l’on voit parader à longueur d’émissions télévisées chez Pivot et les autres, répétant sans cesse la même chose. Ca, ce sont les intellectuels domestiques comme on parle d’un chat ou d’un chien domestique. Je parle plutôt de quelqu’un capable de faire le lien entre ce qui lui arrive et le monde, d’essayer de comprendre, de réfléchir à une situation qu’il vit et de la remettre en perspective. Ca, c’est un travail d’intellectuel.

Il fut un temps pas si lointain où les intellectuels n’étaient pas coupés du monde ouvrier. Au contraire, il fut un temps où les intellectuels se rendaient dans les usines en particulier lorsqu’elles étaient en grève. Pour comprendre d’abord, pas pour venir donner des leçons. Comprendre avec la légitime suspicion qui pèse sur les médias. Comprendre par soi-même plutôt que par ce qu’en disent les journaux.

Ensuite, progressivement, réfléchir avec les ouvriers. Et certains de ces intellectuels avaient des caméras. Chris Marker par exemple. Un des plus grands cinéastes de l’histoire du cinéma français. Godard, dont vous connaissez au moins le nom. Des gens importants : Joris Ivens, Varda. En 67, un an avant Mai 68, qui n’est pas qu’un mouvement étudiant mais également un mouvement social, ouvrier important. Il y a une très grande grève à Besançon dans les usines. Et des ouvriers organisés : ils ont tenu un ciné-club dans leur usine. Ils ont tenu une bibliothèque dans leur usine. Cela faisait partie des revendications ouvrières : le droit à la culture. Avec cette idée toute bête : si nous maîtrisons la culture, nous serons d’égal à égal pour parler avec le patron. Le bibliothécaire de cette usine, la Rhodiaceta, la branche textile d’un trust qui existe toujours, Rhône-Poulenc, ce responsable de bibliothèque appelle Chris Marker : nous sommes en grève depuis 5 semaines. Venez témoigner, venez faire des images qu’on ne verra pas à la télévision. D’autres images.

Marker vient et il ne vient pas tout seul, il vient avec son équipe. Il fait un film qui s’appelle A bientôt j’espère. Film connu dans l’histoire du cinéma français. Et Marker plutôt que de faire sa première sur les Champs-Élysées décide de venir à Besançon présenter le film dans l’usine. Suit un débat incroyable où 150, 200 ouvriers plutôt que de dire : Bravo ! Beau film ! disent : film de merde ! C’est pas bon du tout. C’est certes bien filmé mais ce n’est pas nous que l’on voit à l’écran. Cela ne nous ressemble pas. Vous nous avez mal filmés. Vous ne savez pas nous filmer. C’est un film de bourgeois.

Le brave Marker qui est venu jusqu’à Besançon faire un film avec son argent, pour aider les ouvriers, se fait traîner dans la boue. Tout cela se fait sympathiquement bien sûr mais c’est violent tout de même. « Monsieur Marker, vous nous avez filmé comme des pingouins ». Sous-entendu comme des bêtes curieuses. Vous êtes un bourgeois, alors vous regardez les prolos comme des animaux exotiques.

Marker répond. Effectivement, je ne suis pas ouvrier. Et on ne peut filmer que du point de vue qui nous travaille. On ne peut filmer que depuis ce territoire qui est le nôtre, depuis là où on est. Et je ne suis pas un ouvrier. Une formidable discussion s’enclenche là-dessus. On peut avoir la meilleure volonté du monde lorsqu’on est cinéaste, la plus grande générosité, la plus grande sincérité, mettre son outil au service des ouvriers pour les filmer d’une autre manière que les médias et les pouvoirs de l’époque. On reste quand même ce que l’on est.

Marker n’est pas ouvrier. Ce ne seront pas des films d’ouvriers mais des films sur les ouvriers. C’est cela qui manque : des films d’ouvriers. Ca n’existe pas dans l’histoire du cinéma, en tout cas pas en France. L’idée naît. Marker dit : « L’idéal c’est que vous les fassiez vous-mêmes ».

Tout est parti de là. Marker, accompagné de techniciens surtout, va venir offrir du matériel. Et puis, les ouvriers vont se cotiser pour acheter une table de montage. Caméra, table de montage, matériel son. Des gens du cinéma vont donc venir donner cours à une poignée d’ouvriers qui s’étaient réunis sous le nom de groupe Medvedkine en hommage à un grand cinéaste russe des années 20. les cours ont duré plus ou moins 6 à 8 mois et se sont déroulés dans l’usine, dans l’enceinte de l’usine après les 9 heures de chaîne.

C’était une vingtaine de personnes de l’équipe B de la Rhodia qui faisaient plutôt la nuit. A trois heures du matin, ils n’allaient pas dormir mais travaillaient à apprendre le cinéma. Et le week-end, stage de photo, stage de prise de son, écriture de cinéma. Après 6 ou 8 mois de compagnonnage, association libre pourrait-on dire, les ouvriers sont restés des ouvriers et les cinéastes sont restés des cinéastes mais ils se sont échangé leurs expériences. Certains ont donné leur savoir technique, les gens de cinéma. Les autres ont commencé à donner leur savoir, une culture particulière définie par des gestes particuliers définis eux-mêmes par un travail particulier, celui du travail à la chaîne. Echanges d’expériences.

Les ouvriers ont commencé à faire des films, 15 au total connus sous le nom de films des groupes Medvedkine. Une poignée de films à Besançon et une poignée de films à partir de 1969 à Sochaux en Franche-Comté, près de la frontière suisse. Sochaux, ce sont les usines Peugeot.

Toute petite nuance, à Besançon, les ouvriers font tout eux-mêmes. Ils jouent, font les scénarios, les bribes de scénario, ils filment eux-mêmes, ils montent eux-mêmes, ils prennent le son eux-mêmes. A Sochaux, c’est un peu différent : les ouvriers sont un peu plus jeunes, un peu plus impatients. 68 est passé par-là : ils veulent tout tout de suite. Ils vont surtout écrire les films, raconter les histoires, concevoir les scénarios et les jouer eux-mêmes mais vont demander à quelqu’un de les filmer.

C’est Bruno Muel, grand opérateur des années 60 qui a travaillé beaucoup avec Ivens et René Vautier. Une espèce de baroudeur du cinéma militant qui s’est vraiment mis au service de ces ouvriers, qui a compris leurs scénarios, discutant scène par scène avec eux. Vous allez voir un de ces films, Week-end à Sochaux qui date de 1971. C’est donc un film écrit, co-réalisé, scénarisé, joué, interprété, inventé par les ouvriers eux-mêmes, filmé par un de leurs amis. L’un des deux seuls films en couleur des Medvedkine, le plus long aussi. Par ailleurs, c’est presque une comédie. On peut presque dire qu’ils ont renversé l’oppression en comédie du travail. Retour à l’envoyeur. Je n’en dis pas plus. A tout à l’heure.

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