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Wild is the wind

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Accueil du site // Wild is the wind // 06 Plus loin dans le Cambodge

Il y a dans les villes parcourues jusqu’ici – Siem Reap et Battambang – ainsi que les campagnes alentours un parfum particulier, moins l’exotisme de différences rieuses avec notre Europe, que la saine possibilité du décentrement. Nous voilà dans un pays massivement agricole (85% sont paysans), tenant la population à un périmètre géographique fort limité par les besoins des cultures, la survie du clan.

Ce pays apparait massivement jeune puisque 40% de la population a moins de 16 ans, ai-je lu quelque part. En arrière-fond, le Cambodge a vu la possibilité réelle de disparaitre corps et bien il y a 30 ans par la dictature intérieure des Khmères rouges. Au-delà du massacre humain, tout ce qui représentait la culture, dans les pratiques comme dans les œuvres matérielles devaient disparaitre. Seuls les temples d’Angkor sont demeurés, puisque les Khmères rouges y voyaient l’exemple de la grandeur du pays.

Le pays ne doit son salut qu’au puissant Vietnam qui l’a envahi à cette époque mais voilà, les liens entre les deux voisins semblent complexes et certains Khmers voient la main puissante des Viets derrière les difficultés actuelles du pays. Les Khmères rouges n’ont été dissout qu’en 1998 et dans le conflit demeurant, le Cambodge y a gagné une guerre de position et des champs de mines disséminées dans les campagnes, faisant encore une centaine de morts annuellement, aujourd’hui.

Au milieu de ces nœuds, un pays jeune donc, fier de ses temples d’Angkor, visités par des touristes soucieux de cette mémoire séculaire mais visiblement peu intéressés par le fond actuel. Siem Reap, la ville jouxtant les temples ? Un aéroport, des hôtels luxueux, une rue bordée de bars bruyants et bon marchés, eldorado éphémère des classes moyennes occidentales et asiatiques qui peinent le reste de l’année dans un bureau grisâtre. L’affaire de quatre jours tout au plus avant de revenir en Thaïlande, quelques centaines de kilomètres plus au Nord.

Pourtant, le Cambodge, ses habitants, tout cela demeure quelque part. Il n’est pas rare que l’on retrouve les ossements d’un pauvre homme exécuté dans le silence de la forêt il y a des décennies. Une pagode au bord de la route d’Ángkor abrite par exemple un caveau ouvert où sont entassés des restes humains au fur et à mesure de leur découverte. Tout cela est expliqué sans contrition, sans exubérance, sans sentiment d’appuyer l’histoire elle-même.

Mais la question que je me pose est ce qu’il peut bien en rester dans les têtes, au-delà du conflit générationnel entre les anciens qui ont connu Pol Pot et ceux nés après 79. Comment au bord des chemins, tant de sourires alors que lire quelques lignes de ce qu’a été la dictature suffit à glacer le sang ? J’aimerais bien comprendre un peu plus ce que je n’arrive à nommer que comme un désir de vie, terme ambigu.

Francois Bizot, dans les premières pages de son livre « Le portail » décrit cet âge d’or d’avant la guerre… Partout où je regarde moi-même, je cherche ces traces-là plutôt que les signes funèbres des événements ultérieurs.

A mon arrivée au Cambodge en 1965, la plaine exacerbée des gibbons perçait chaque matin le bruissement feutré des villages. Flottant sur les bassins immobiles, où l’or étendait ses trainées verdâtres, la lumière du soleil dissipait les vapeurs endormies de la nuit ; je pensais que ce renouvellement était inéluctable.

La terre était riche, belle, émaillée de rizières, piquetées de temples. C’était un pays d’élection pour une vie simple et paisible. La réflexion sur l’existence était monnaie courante chez tous ces habitants. Le déroulement des fêtes, le service des dieux, les rites ordinaires, rien ne se concevait sans l’art, sans la poésie, sans le mystère, car toujours l’esprit des mânes soufflait sur le cycle des saisons.

Aucun paysan n’était assez pauvre que les plus beaux fruits de son jardin ne fussent pour les hôtes des monastères et des ermitages, ou les fils de chaque famille étaient appelés à servir. Tous les garçons faisaient le vœu d’adopter, durant quelques années, la vie austère du moine mendiant, au cours de pompes fastueuses, dont les parents préparaient l’or, les ornements, les draperies, les lampes et les fleurs, longtemps à l’avance.

Dans la campagne résonnait la vibration des gongs, et nous savions que les cris joyeux que nous entendions étaient ceux qui accompagnaient les morts jusqu’au lieu de leur renaissance. Mais, par-dessus tout, j’aimais écouter le retentissement rauque de la voix des chanteurs de chapay, dont le blues âpre et cru, qui flottait sur l’eau des rizières, savait rendre toutes les tonalités de l’âme khmère.

Là où d’étroits sentiers coupaient le périmètre des villages, on voyait se dresser, près d’une termitière, dans un bois sacré ou au pied d’un vieil arbre, de petits autels dédiés aux divinités du sol. Ces gardiens des frontières étaient grossièrement taillés dans le bois, ou simplement figurés d’une pierre, quand ce n’était pas une antique sculpture exhumée par les pluies. En passant, les paysans leur rendaient hommage d’une poignée de feuilles fraîches.

C’est ainsi que, pour ma part, je me souviens de ce pays, et les images du passé, en ce lointain reflet qu’elles projettent encore en moi, ne font renaître que des enchantements – ceux de mes vingt-cinq ans. Cependant, quelque chose de plus impitoyable que le temps me tient éloigné d’elles. Une intraitable révolte a remplacé pour toujours ma mélancolie. Je pense à ces années d’avant-guerre comme au sourire d’un amour défunt qui repose au creux de la tombe.

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