Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Wild is the wind

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Accueil du site // Wild is the wind // 08 Où finit le théâtre ?

Une fois sorti d’un bus ou d’une chambre, dans le corps de la ville, le pied s’enfonce, les repères s’affaissent. Tant de visages : des cris dans les villes grouillantes, un calme trompeur à l’ombre des arbres dans les campagnes. L’œil se met à chercher. Travail épuisant où tout est sans cesse à redécouvrir, à recommencer. Une ville ? Une grille invisible qui se refuse à l’étranger plus qu’elle ne se donne. Ses lignes se perdent dans les eaux du fleuve ou dans les poussières des banlieues.

Ses rues sont d’innombrables parallèles indexées par numéro pour l’occidental mais ceux d’ici n’en connaissent pas les subtilités mathématiques. C’est l’œil toujours qui construit le repère : un temple visible dans les alentours d’une adresse, un stupa au milieu d’un carrefour, l’ombre d’un immeuble particulier, sans même entendre de plus obscurs reliefs urbains.

Le Cambodge, le Laos sont moins une découverte qu’une lutte pour moi qui ne possède pas l’enthousiasme sans retenue d’Annick. Il est si facile dès lors de déléguer à un conducteur le soin de se déplacer, moyennant quelques dollars. A contre-courant, nous marchons dans les villes, sous le soleil implacable, la puanteur des poubelles au bord des rigoles, la poussière soulevée par le vent. Parfois, on renonce pour s’engouffrer au coin d’une rue dans un établissement baigné par l’air frais.

La ville suspend alors son emprise, à peine la buée de la vitre éloigne ses cris, des silhouettes indistinctes demeurent attablées de l’autre côté de la chaussée. Quelque chose s’est tu et un jus de citron mesure le temps qui passe. Ces haltes demeurent limitées et il est bien difficile dès lors de faire naître des images personnelles au milieu du quotidien, de laisser s’imposer une quelconque vision dégagée du bruit.

C’est avec cela dans les mains que nous avons franchi la frontière du Laos. J’avais le secret espoir d’autre chose. Sur l’île de Don Khong coincée entre deux bras du Mékong, la rue principale du village, longeant le fleuve, annonce une tranquillité nouvelle. Les Occidentaux y sont rares, à peine quelques visages qui gagnent une familiarité dont le moindre geste, de loin, sonne comme un salut. Je n’y lis plus l’agressivité contenue des voyageurs : en quête d’aventure locale à rebours de ces autres également armés d’un sac a dos, d’un guide, d’une carte.

A l’intérieur du bus, j’avais remarqué dans notre équipage silencieux depuis la dernière grande ville cambodgienne, une affinité progressive et ainsi, une rencontre m’a semblé possible avec un couple d’Allemands, en retrait des autres. J’avais laissé un mot à leur hôtel, et le soir même, ils étaient assis sur une table décorée de carrelages, à l’ombre d’un arbre penché par le fleuve tout proche.

L’homme n’avait pas le cynisme léger parfois rencontré sur notre route, le cynisme de celui qui sait ou qui détient une rumeur. Il n’écrasait pas sa compagne de sa voix ou d’un quelconque bon sens. Alors qu’elle, visiblement, tenait une fragilité. Elle cherchait sa place ici et ailleurs. Elle sentait dans cette fenêtre étroite de l’île, face à ces voyageurs, la possibilité de se raconter quelque peu. Leurs hésitations réciproques laissaient sous-entendre qu’ils n’étaient pas ensemble depuis si longtemps.

Nous avons parlé de la mémoire, sujet sensible parmi tous pour un Allemand. Comme souvent face à d’autres Européens, ils n’osaient pas dire leur désarroi face à l’usage du passé et au devoir du présent. A quelques brassées du Cambodge, cette discussion avait une résonnance particulière. Ils nous ont demandé notre sentiment lors de la visite du S21, la terrible prison khmère rouge à Phnom Penh.

Elle répétait : je ne trouve pas les mots. Je me rends compte à présent que c’est la première personne à trahir cette impossibilité depuis le départ. Il y avait de la beauté dans ce hochement de nuque, une forme de confiance aussi réelle que limitée au temps de cette soirée. J’ai voulu la rassurer comme j’ai pu. Ils se sont levés finalement et sont partis d’un sourire. Alors que nous avons croisé tant et plus des voyageurs peu avares de décliner comme nous leur identité, le prénom de cette femme me demeure inconnu. Ils étudient la médecine à Francfort. Ils ne savent pas quelle vie est faite pour eux. C’est plus sûrement de ce genre de miroir dont nous avons besoin.

L’île a continué à diffuser sa solitude tranquille sans exclure quiconque. Un geste de loin donnait à la matinée un volume nouveau et le salut des Laotiens n’y était pas étranger. Bien différent de la bonhommie des campagnes cambodgiennes ou le hello anglophone domine, les Laotiens tiennent dans la bouche un bonjour dont les sons varient au gré de la fantaisie de l’interlocuteur. Parfois, la dernière syllabe s’allonge pour faire remonter un sourire entier.

Ces repères de la rencontre, l’étroitesse des lieux m’a permis de dégager enfin quelques images surnageant du quotidien. La buée d’une porte de frigo ouverte jetant un voile délicat et fugace sur une vieille dame en habits élégants. Son visage éclairé par la lumière du frigidaire. Ou, dans la rue, au milieu des flaques d’après la pluie, une main tendue à l’horizontale de l’épaule par une enfant conduisant sa moto face à un autre motard, peut-être son père, venant en sens inverse. La caresse invisible pour l’homme et l’air frais de la paume de la main.

Le dernier matin, sur une terrasse au-dessus du Mékong, je me tenais debout au croisement exact de la vie quotidienne sur la berge et de la cérémonie de quelques moines affairés autour d’une barque. Probablement, il s’agissait de protéger l’embarcation de menaces futures. A mes pieds, deux enfants jouaient aux billes. Les moines se sont approchés et le plus vieux m’a proposé une cigarette. Les enfants se sont relevés, ont pris des bougies et d’une voix mi-pensive, mi-concentrée se sont joints aux moines qui brûlaient quelque chose, peut-être du bois.

C’est moins l’aspect religieux – je me méfie de cet enthousiasme pour le lointain alors qu’une fois revenu chez nous, nous moquons souvent toute forme de spiritualité – que son enroulement dans la boucle du jour qui m’a retenu, n’interrompant rien des allées et venues des villageois, lumière discrète au milieu d’autres pensées, d’actes les plus prosaïques. Le fleuve demeure là, arrière fond perpétuel, et la puissance de son flux annonce les rapides bordant la frontière avec le Cambodge.

De tout cela, je n’ai pas de photographie, seulement des souvenirs. La plupart du temps, l’évènement est soudain. Rien n’y prépare. Rien ne lui survit. Dans un livre sous forme de bilan personnel, l’écrivain Jean-Claude Guillebaud et le photographe Raymond Depardon, reviennent au Vietnam, 20 ans après la fin de la guerre, aux endroits où ils ont appris autrefois leur métier. Guillebaud décrit l’approche du photographe, comment il essaie de tenir une image, une autre façon de trouver l’évènement.

Raymond ne mitraille personne. Il se pose, massif et lent, devant les Vietnamiens et braque sur eux sa « boite » grand format qui ressemble à celles des photographes d’autrefois. Ce geste interrompt les mouvements, fige les sourires et suspend les gestes. Trop, quelquefois... Alors, Raymond baisse l’objectif et garde son appareil à bout de bras, sans bouger. Il sourit aux gens, comme s’il s’agissait de les rassurer, d’obtenir un consentement silencieux. Ce face-à-face peut durer de longues minutes et n’aboutit pas toujours. Raymond s’éloigne alors sans avoir pris de photo. Quelque chose ne s’est pas produit ; une rencontre n’a pas eu lieu.

Quand il appuie sur le déclencheur de son appareil, Raymond saisit quelquefois un moment de stupeur, une gravité fugace qui s’est posée sur les gens comme une ombre. Aussitôt après le déclic, un large sourire éclaire les visages, comme un soulagement. Trop tard, la photo est prise... Je pense souvent à tous ces sourires qui nous escortent mais que les photos ne montreront pas. Nous en parlons. Je redoute que l’appareil de Raymond ne restitue un Vietnam plus triste qu’il n’est. Ou est la vérité d’un voyage ? Comment pourrions-nous ne pas mentir un peu ? Ou est la vraie mesure entre ce dénuement général, cette tristesse avare du décor, et cette joie cavaleuse qui, malgré tout, fuse autour de nous ? Comment ferons-nous pour restituer au mieux cette cohabitation des contraires ?

Raymond Depardon, Jean-Claude Guillebaud, La colline des anges

Nous avons finalement quitté cette région appelée les 4000 îles, parce qu’à la saison sèche, des monceaux de terre émergent des flots. Aujourd’hui, le fleuve est curieusement piqué par endroits de branches d’arbres sous eaux pour quelques mois. Une fois sur le débarcadère en béton, nous avons retrouvé ces allées d’étals, ces têtes de voyageurs redevenus indifférents. Arrivés en ville, certains ont tourné les talons en silence pour arriver en tête à l’hôtel renseigné par le guide. Les places sont chères sous le soleil.

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