Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Wild is the wind

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Accueil du site // Wild is the wind // 10 Konglor, le village de peu

C’est le matin, et debout à côté du lit de la chambre, la paume de la main est posée sur le mur. Derrière les briques, dehors, le soleil s’avance lentement dans le ciel et sa chaleur est sensible jusque sur la peau, contre la paroi. Attendue, la note dominante du jour est déjà palpable. Ici, comme ailleurs dans cette région du monde, il vaut mieux s’en faire une amie. Elle évite élégamment de devoir parler de la pluie et du beau temps, dès la première personne croisée sur la route.

La route ? Reliant l’impasse du village de Konglor au reste du monde, elle en est la nervure centrale, vers laquelle chacun se tourne, traçant un sillon de macadam net au mitant de la vallée. La route n’est pas exempte de crevasses et d’ornières, tendant autant de miroirs au ciel une fois celles-ci comblées par l’eau des pluies. Motos et voitures y gagnent la délicatesse du zigzag, les à-coups des éclaboussures. Au village, personne n’aura la sotte idée de se presser en chemin.

Pourquoi venir à Konglor ? Au bout de la route, à la lisière du village, deux grandes portes s’ouvrent sur le bord de rivière alors que celle-ci a l’idée, fort agréable aux habitants, de creuser la roche calcaire sur plusieurs kilomètres, avant de revenir à la lumière et continuer sa trajectoire. Suffisant pour attirer un grand train de touristes qui débarquent en moto, dorment là, marchent 20 minutes le long du chemin avant de manger dans une gargote ouverte et de s’en aller dormir. Deux heures prises sur la matinée le jour suivant pour visiter la grotte et il est grand temps de faire demi-tour.

Nous avons rencontré une Polonaise, Bacha, dépitée. Le déjeuner n’est pas bon. Des morceaux de sucre ont pris possession du beurre et ne parlons pas du pain, horrible. La beauté du paysage ? Le Kirghizstan était dans le genre bien plus abouti. Et ainsi, coincée dans ce trou perdu, il n’y a qu’à attendre la remorque qui vous ramène sur la nationale et puis ce bus qui n’aura pas la gentillesse de vous déposer au centre de la ville, échouant comme une baleine dans les faubourgs. Bacha pense voyager à l’avenir avec des gens qui ont le permis, pour s’éviter ces ennuis. Si vous croisez une jeep prochainement au Kirghizstan, il y a peu de chance que j’en sois le conducteur.

Pour peser le lieu, sans même partager une quelconque conversation, il suffit de peu. Par exemple, demeurer un jour de plus. Il est bientôt midi, et le soleil a blanchi les collines magnifiques qui encerclent les rizières, à perte de vue. Il ne sert à rien de photographier à cette heure car la brûlure du ciel mange la roche avant de fixer le sol. Le pigment noir du calcaire saura en fin d’après-midi prendre sa juste revanche et sonner les trois coups de la nuit qui, ici, tombe d’un coup sec, comme un rideau de théâtre.

Il sera alors temps de prendre le repas du soir, et dès 20h, le néon du restaurant s’éteint par la grâce d’une main d’enfant sur l’interrupteur. A moins qu’un routier au finish ou un étranger surpris par la route ne demande l’hospitalité. C’est fou le pouvoir qu’une vieille dame rigolarde peut tirer d’une casserole de soupe, sans un mot. A peine, quelques touches sur une calculette suffisent pour indiquer l’addition. Visiblement, personne n’a jamais su dire en laotien : « il y a du sucre dans votre beurre ! »

Pour peser le lieu, il suffit de peu. En déchiffrant mot à mot « bon appétit » dans le guide, en appuyant un peu bêtement un supposé accent local, la dame s’esclaffe et m’invite à s’asseoir à la table de leur repas, aux côtés des enfants qui regardent une copie de mauvaise qualité des gags de Mister Bean. C’est idiot parce que vu qu’elle tient un restaurant, nous avons déjà mangé…

Konglor ? Les rizières. Découpant des quartiers vert puissant dans le paysage, leurs hautes herbes en cette saison ne sont troublées que par quelques arbres solitaires, les allées et venues des habitants traçant des venelles invisibles depuis la route principale. De temps à autre, des gens s’affairent autour d’un plant, rappelant qu’il s’agit bien de culture et non d’une pelouse ouatée pour caresser nos yeux. Je repense aux dessins animés nippons de l’enfance : ce n’était donc pas que des rêveries multicolores… Parfois, une maison de bois se dégage des alentours en crapahutant sur des piliers de bois.

Dans cet horizon plat, le regard n’accroche pas le monde comme sous nos latitudes. Il n’y a guère besoin de se hisser sur un promontoire, comme au Palais de Justice de Bruxelles, à la Citadelle de Liège, sur un terril bordant Charleroi ou dressé sur le flanc de Lambermont, face à Verviers. De chaque point, l’homme voit la vallée, dans un continuum emportant le village, l’ouvrier clouant ses planches, la femme sortant un instant sur la route, le camion venant livrer les denrées depuis la ville, les enfants s’égayant au sortir de l’école. Une unique coulée.

C’est peut-être pour cela qu’il n’y a pas de sentier qui mène au sommet des collines. Les habitants n’ont pas de nécessité de se donner ce mal pour mieux voir alors que tout est déjà là.

Les arbres solitaires ne servent pas d’ombrage au bétail comme dans nos pâturages. Ils désignent des repères dans cet océan émeraude. On retrouve à leur pied des motos garées là, laissant l’esprit deviner des siestes coincées au milieu du travail. Bien sûr, on conclut que ce village cache des blessures, qu’il a la chance de ces grottes faisant refluer les touristes et leurs précieux dollars. De nouvelles chambres en construction témoignent de cet enjeu, et notre sérénité souveraine indique que la saison est basse. C’est la chance d’un bonjour aux quelques autres étrangers rencontrés, un peu moins d’anonymat.

En après-midi, nous cherchons à notre tour à déjouer le soleil. Nous avisons une case sans trop savoir son usage. Lieu pour entreposer des récoltes provisoires ? Refuge pour quelques poules égarées ? Ou tout bonnement, halte possible pour le passant. Une venelle parmi les rizières rejoint la route un peu plus loin. Les motos nous saluent. Les fourmis rouges descendent en colonie de l’arbre proche. Des pousses de bambou se cognent par le vent, dans un bruit léger semblable à des gouttes de pluie rebondissant d’une toiture. La pluie, la vraie, finit par saluer fugitivement, sans déranger quiconque.

Quelques grappes humaines empruntent la venelle et me saluent… J’y vois un signe de ralliement : « Tiens, l’étranger a trouvé sa place parmi nous. » Je relâche le livre et me penche de côté, les yeux lourds. Il faut se faire du soleil un ami et accepter cette fatigue lancinante comme le boxeur les coups. L’astre est un chef d’orchestre et entre deux gestes guidés par les habitudes, le travail ou le plaisir, chacun s’en retourne à la torpeur. Voilà quelque chose du Laos, de son mouvement tranquille qui n’est jamais de la moquerie, encore moins de la paresse.

Un fond de modestie oblige chacun dans la vie quotidienne et l’étranger en bénéficie pleinement pour peu qu’il relâche la corde lui-même. Pour moi qui n’ai aucune urgence, c’est aisé. Ainsi, un jour supplémentaire n’est qu’une croix sur le calendrier du voyage. La date du retour en Europe approchant, il en sera probablement tout autre.

Vers 16h, les vélos et les motos s’alignent, garés sur la route. On se salue, on ramène quelque chose. Les gamins profèrent quelques incantations chuchotées qui rappellent les mystères de l’enfance. Ces traces vivantes se fondent dans les alentours.

On les retrouvera quelques heures plus tard quand ils parcourront une dernière fois le puzzle des rizières, dans un jeu de cache-cache. Ils sont alors armés de puissantes lampes frontales que leur père, guide le jour au milieu des grottes, a dû ramener en fin de service. Des trous de lumière percent la pénombre, comme des lucioles géantes surnageant dans le grésillement insistant des insectes.

Par moment, ils s’approchent de la route et la rumeur se décompose : ici, une jeune fille surprise de mettre le pied dans une flaque d’eau, là, un garçon avide de retourner près de l’arbre fendu, à l’abri des regards.

Dans la chambre sombre, le mur à l’Est est frais. Quelques derniers gestes pour clore cette journée et, en fermant les yeux, on se surprend à relever une odeur de chaux qui se détache du mur, semblable à la terre argileuse qui vole au passage des véhicules, quand la pluie a trop manqué. La nuit sera une note de musique imperturbable et le bonheur, pas très loin.

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