Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Wild is the wind

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Accueil du site // Wild is the wind // 11 En attendant la pluie

La haute saison en Asie du Sud-est, ce n’est pas aujourd’hui. Pas besoin de longs regards pour s’en apercevoir. Il suffit de flâner avec bonheur dans des lieux clairsemés alors que leur réputation s’écrit en gras en tête de chapitre des livres de voyage. Autant, le bon sens ne s’y fait pas, autant il ne se trouve pas grand-monde pour s’en plaindre, Laotiens y compris.

Il paraît que cette désaffection est le fait d’un soleil trop fort et de pluies régulières. Nous sommes en saison des pluies et voilà la chance du voyageur. Toutes les averses ne sont pas grises, loin s’en faut. Au Cambodge et au Laos, la pluie s’invite sans prévenir le plus souvent mais délicate ou diluvienne, elle imprime des coupures bienvenues dans la journée. Elle offre une pause modeste, trésor estimable.

Le long des routes parcourues sur un vélomoteur, à grandes enjambées parfois, nous avons appris à nous repaître de ces salves divines. C’est que dans tout voyage, à Bruxelles ou aux antipodes, c’est moins l’objectif de départ, cette carotte qui fait sortir l’âne de l’étable chaude, que les accrocs inévitables du chemin qui offrent l’inattendu. Une chute d’eau, aussi belle soit-elle, demeure toujours une chute d’eau. Mais, entretemps ? Il a plu quelque part et nous nous sommes abrités.

Au départ des villes, le soleil tient le bras, magnétique. Les kilomètres défilent et nous sommes avides des paysages, jamais repus de regarder la vie au bord des routes. Quelques nuages ralentissent finalement l’équipage jusqu’à faire halte à une aubette posée en avant-poste d’un village invisible depuis la route.

Une dame seule, c’était d’abord une dame seule. Elle avait le corps longiligne, souligné par son sarong, cette jupe droite typique des femmes au Laos et ailleurs en Asie du Sud-est. Elle portait une blouse rose pâle. Je m’en suis souvenu peut-être parce que je n’ai pas pu la photographier. La mémoire remplacera l’image électronique. Quand j’ai sorti mon appareil, la dureté initiale de son visage a laissé place à un rougissement léger, un mélange de timidité réticente et de plaisir face à ma demande, sans doute.

Ce n’est pas la première fois que je constate que l’apparente froideur des hommes et des femmes ici, s’évanouit devant un sourire, un bonjour, des signes parfois infimes que l’on nommera par facilité le langage universel, en-deçà des mots.

Cette femme, donc, regarde de l’autre côté du chemin, un groupe d’enfants jouant sous un grand préau. Nous comprenons que l’un d’eux au moins est son fils. C’est le dernier dimanche avant septembre, l’école. La pluie se met à tomber. D’autres motos arrivent, se garent sous la toiture métallique de l’échoppe ouverte. Par intermittence, des dames seules se faufilent depuis le village malgré les gouttes épaisses et redoublées pour tendre un billet, avant de repartir avec une boisson, des cigarettes, le nécessaire du quotidien.

Nous sommes là, à écouter cette conversation rouler dans l’air, inventer des morceaux de personnages pour palier à cette langue hermétique. Je me rappelle cette hypothèse personnelle que toute langue est belle tant qu’elle n’est pas criée, bruyamment lancée à la cantonade. Souvenir de quelques musiques de la voix presque chuchotées dans certains trains, au comptoir de magasins. Comme une épice, il n’en faut point trop pour donner du goût.

Notre petit peuple de la pluie regarde les enfants saluer depuis le préau. Hello. Sabaidee. Des sourires encore, la reconnaissance d’être du même côté de quelque chose. Des enfants, des adultes, la pluie, le temps qui passe et personne qui ne vous attend ailleurs.

Finalement, le soleil revient et chacun d’enfourcher sa moto. Je m’assure que nous serons bien les derniers, peut-être parce que nous ne maîtrisons pas tant que ca ces engins aux échappements chromés et puis parce qu’il faut savoir tirer sa révérence avec un geste un peu plus ample.

Chacune de ces haltes possibles racontera une histoire et nous serons des spectateurs attentifs avant d’espérer devenir conteurs au banquet des marins, à la cour de princesses en sarong au visage faussement dur. J’ai appris une fois ou l’autre à faire durer ces instants de rien sans l’aide de la pluie.

Je me rappelle mes hésitations devant un paquet de chips, cherchant quelque chose de simplement salé et me retrouvant devant des trésors de couleurs, des noms étranges et exotiques. La jeune vendeuse ne manifeste aucun agacement. Sans doute, le client est rare, l’occidental un peu plus encore. Dans mon guide, quelques mots sont traduits. Nous parlons sel, puis crevette avant d’attaquer le homard. Elle est allée chercher sa méthode d’anglais. « Lobster » s’évanouit dans des sonorités inconnues. Elle me demande d’où je viens. Je montre une carte du monde. Jamais sans doute m’a-t-il fallu une telle échelle pour mesurer nos géographies respectives. Quelques images de la Belgique et j’entends un soupir d’exclamation.

Si je revenais là, nous aurions d’autres choses à nous dire, avec l’épaisseur de cette méthode. Une conversation chez le médecin. La visite au boulanger. Demander l’addition. On se prend à rêver une vie insensée, faite de jeunes filles au bord des routes désireuses de connaître le monde et des passants hésitants, qui ne savent pas qui ils sont, ce qu’ils peuvent. Mais, je ne suis pas revenu, emporté ailleurs par le voyage.

La seconde chose que ces hommes, ces femmes, disent à l’étranger après « Hello », c’est « Where are you from ? » Il y a place là pour mesurer tous les continents - hormis l’Amérique du Sud - et rêver mille vies. En attendant qu’il pleuve à nouveau et que quelqu’un s’arrête pour boire un pepsi et s’abriter. On appelle cela la saison basse…

L’importance de la route, des zigzags généreux du voyage, figure autant ces haltes délicieuses qu’un miroir intime, un dialogue avec soi qui s’élève lentement à mesure des kilomètres et de la main coincée sur la poignée d’accélérateur. Un extrait de livre le résume joliment.

La fin du jour est silencieuse. On a parlé son saoul en déjeunant. Porté par le chant du moteur et le défilement du paysage, le flux du voyage vous traverse, et vous éclaircit la tête. Des idées qu’on hébergeait sans raison vous quittent ; d’autres au contraire s’ajustent et se font à vous comme les pierres au lit d’un torrent. Aucun besoin d’intervenir ; la route travaille pour vous. On souhaiterait qu’elle s’étende ainsi, en dispensant ses bons offices, non seulement jusqu’à l’extrémité de l’Inde, mais plus loin encore, jusqu’à la mort.

Nicolas Bouvier, L’usage du monde

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