Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Wild is the wind

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Accueil du site // Wild is the wind // 13 L’enroulement de Mandalay

De Mandalay, ville d’un million d’habitants, le passant ne retient dans un premier temps que la grande distance depuis l’aéroport, le bruit imperturbable du bus roulant son saoul monotone, comme s’il empruntait une piste de décollage rectiligne. Une fois sur place, des rues numérotées se croisent indéfiniment dans l’à peu près d’un puissance 4, parsemées de grandes flaques d’eau laissées par la pluie insistante des derniers jours.

L’esprit ne se réjouit pas de cette cacophonie mathématique et nous avons l’œil de faucon face aux conducteurs locaux, avides de nous déposer Dieu sait où, mais pour pas cher... Il faudra bien ressortir de l’hôtel plus tard, une fois déposé un sac lourd, et une fatigue plus encore. Effacer l’ardoise et ouvrir les yeux : arriver à Mandalay, deuxième ville de Birmanie, cœur vivant d’un pays à la réputation de mystère.

Certains disaient : « Il est trop tard ! » D’autres répondaient : « Dépêchez-vous parce que le pays est au bord de l’asphyxie ! » Tant de spéculations à propos d’un pays où le tourisme « explose » à 1 000 000 de têtes là où la Thaïlande engloutit chaque année 20 millions de visiteurs. A ce compte-là, l’année prochaine, nous mettrons le cap vers la Syrie, en espérant que le canon fumant des armes ne se sera pas trop refroidi. Saloperie de tourisme.

Le problème est ailleurs : le tourisme élit quelques lieux symboliques et s’y engouffre corps et âme. Imaginons une seconde un Bruxellois qui se réveillerait le matin en se frappant la poitrine : « Chérie, il faut absolument aller visiter Mini Europe aujourd’hui ! » Et donc, il est trop tard. Le seul jour désagréable à Mandalay était celui où un guide – le guide, celui qui sait ce qui est joli – s’est mis en tête de nous montrer Mini Asie. J’avais suggéré un simple tour au marché, ses mille étals indescriptibles et il avait fait la moue. « Je ne marche jamais plus de deux rues. »

Alors, seuls, nous avons marché. Des heures durant, dans les rues les plus improbables, voyant devant nous des abimes de routes se fondre dans des flaques vert brillant, devinant derrière un sourire l’étonnement des gens assis au pied des échoppes, occupés à un quelconque jeu fait de deux fois rien mais attisant les passions sans réserve. Des odeurs aussi, des regards fatigués par la folie et le dénuement, sans doute. Mandalay n’est pas le Laos ; les visages ne se dérobent pas. Un homme, yeux électriques, cigare calé dans les gencives, fait un grand geste de la main et pointe loin le doigt. D’autres crachent le bétel, des boulettes rouge sang qui s’impriment sur les dents comme un meurtre encore frais. Un monde.

Le marché de Mandalay ? Un escalier vieux et sans éclat pour plonger dans ce qui pourrait être un entrepôt aménagé à la va-vite. Un calme étonnant alors que les allées ne sont pas désertes. Au fond, l’escalier remonte vers la lumière. Dans un entrechat, la ville s’est jouée de nous : les rues forment des rampes se relançant les unes les autres, en sentes, en traverses, en échos, en reflux. Personne ne court mais l’imaginaire galope. Est-ce de la nourriture, une teinture, un médicament ? Un dos d’âne surplombe un échappement d’eau avant de replonger plus loin encore. Le quadrillage des premières heures découvre un mètre étalon où la pacotille des bracelets s’efface pour des rêves de princesse, des écus de roi, des poignards de corsaires.

Cette première enclave abouche sur une seconde, une enceinte ouverte découvrant des temples qui ressemblent que peu aux édifices religieux rencontres précédemment. Ce sont littéralement des lieux de vie, ou les cuisines succèdent aux salles de cours, aux lieux de prières. Je commence a me demander si la proximité de l’Inde ne touche pas au coeur du pays. Des chemins de terre relient l’ensemble et nous finissons par entendre le bruit des motos dans l’encadrement d’une porte de l’enceinte. La ville n’a pas disparu.

Le deuxième jour, remplis de telles promesses, nous avons emprunté une porte ornée de dorures entre deux maisons pour provoquer l’enchantement. Nous sommes revenus rapidement sur la route mais avons insisté, avec en ligne de mire un attroupement de moines. Je me suis arrêté devant un bâtiment qui, en reculant un peu, trahit son élancement de bois sculpté, en écailles de dragon. Des carreaux multicolores encadraient le sommet de la porte au faîte d’un escalier. Comme d’autres lieux, la couleur y est vibrante et tout à la fois délavée, mangée par une inondation invisible. C’est le bruit à l’intérieur qui m’a fait gravir les marches : un mélange de voix d’enfants hésitant entre le brouhaha et l’accord chanté. Dans une salle centrale, sous l’œil insaisissable de Bouddha, une troupe de novices répétant avant l’examen. Peu à peu, des portes s’ouvrent, des mots s’échangent.

Le monastère de Myin Wonkingkyaung, à la fois coulisses et centre de la ville

Plus loin, le début d’autre chose. Une allée couverte, bordée de marchands, petit peuple se relançant d’un mot, assis en face à face, vieillard lisant le journal - cette soif de la lecture que je n’ai pas notée ailleurs… Des statuettes dorées probablement fabriquées en Chine, voisinant avec des marionnettes issues de gestes séculaires. Un groupe s’attroupe autour d’une grande poêle remplie de riz, posée au sol. Une bassine détrempée par la dorure témoigne d’un cadre en bois que l’on termine. A l’embouchure de cette longue allée, des arcades dessinent un damier ou un moine consulte son téléphone, des vendeurs de fleur parfument l’endroit. Une jeune fille confie un mot à une amie.

Au fond, un mur en carré dessine le cœur du bâtiment. Une statue de bouddha est nichée là... Le deuxième lieu saint de la Birmanie se situe au milieu de cette vie de bazar faussement désordonnée. Devant le bouddha, une foule silencieuse prie alors qu’à quelques mètres, le trivial de la vie déroule le fil du jour. Je m’assieds moi-même pour laisser venir cet Ostinato. Est-ce que l’Europe médiévale a pu tenir cet équilibre doux du sacré et du profane, dans des ruelles déployées autour d’une église ou d’un monastère ? Une géographie sinueuse qui émerge encore, çà et là dans des villes comme Liège, Gent, voire Bruxelles. Pourtant ici, tout émane de ce bouddha aux fuites cruciformes... Nous pourrions tirer quatre galeries marchandes comme points cardinaux et partir voir le monde de ces premiers traits.

Dans les dépendances du temple, un jardin d’agrément coule vers une rue secondaire, offrant autant d’arbres et de fleurs que de lieux pour s’asseoir ou dormir. Un homme repose sur le carrelage corsetant un arbre, la tête offerte au regard. Je me dis qu’une ville ne peut pas se targuer d’être hospitalière si l’inconnu ne peut s’y étendre de tout son long, au pied des arbres et au coin des rues bruyantes, proche des voies de chemin de fer et sur le trottoir du marchand. Tout ce qui offre la vie à la ville, sans écarter certains pour d’autres.

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