Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Wild is the wind

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Accueil du site // Wild is the wind // 14 La pièce de Bagan

La plaine de Bagan, on en avait tant parlé avant de l’apercevoir qu’on redoutait de devoir décoller l’image rêvée devant l’épreuve du réel. C’était dans la courbure de l’après-midi – et les journées finissent tôt par ici, vers 17h, un peu plus - : nous avions découvert dans un recoin d’un premier temple un minuscule escalier. Jusque là, tout avait été poussière, chemins perdus, agacements, soleil inextinguible. Et là, sur ce monticule de pierres, minuscule tabouret face aux volées de marches ailleurs, l’oeil s’est levé.

Devant soi, une ligne plane trouée de pointes aux anneaux de pierre, dorées quelques fois, des blocs massifs semblables à des temples incas. Une brume légère enveloppait l’ensemble et l’oeil courait de sommets en sommets comme un oiseau ne sachant plus quel perchoir envisager. Les herbes sauvages, les arbres penchés, les terres sillonnées pour les cultures formaient une lande tranquille, familière, invitant à s’y lover.

A cet instant, Bagan révèle déjà sa plus belle loi : sa splendeur est égale quel que soit le point de vue, qu’importe la magnificence supposée d’un temple comparée au suivant. Il n’y a pas décemment de primauté, et cette modestie perdue dans la faveur d’une fin d’après-midi conquiert déjà le coeur et l’esprit. Ici, nous resterons les prochains jours, se dit le visiteur devant ce premier geste. Bagan ne décevra pas, tout au plus exigera-t-il la curiosité de l’enfance quand sur cet échiquier de trois mille pièces, la moindre pierre a priori sans valeur peut révéler un trésor pour peu qu l’on s’y arrête.

Contrairement à tant d’autres hauts lieux du tourisme, Bagan n’exige pas de guide, ni de trajet prédéfini. On s’y enfonce doucement, du plus proche au plus lointain, choisissant finalement un chemin de poussière au jugé parce qu’ici, toutes les routes mènent quelque part. A une telle échelle, le touriste n’est plus qu’un fétu de paille et la route principale un filament. Le moindre cri serait pure folie et hormis les klaxons du trafic lointain, les chants sacrés diffusés parfois sur des hauts-parleurs, personne n’a la force de troubler les prières des fidèles qui s’agenouillent quotidiennement devant Bouddha.

Plutôt que des ruines inscrites au patrimoine mondial, Bagan s’est donné un destin de ferveur renouvelée. Les merveilles séculaires ont été rafraîchies à la truelle et au ciment bon marché, pour que l’usage demeure et tienne toute velléité archéologique en respect. Ici, pas de mouroir de pierres, quitte a recouvrir le savoir-faire du passé.

Ce sera un geste, donc. Une fin de journée, la deuxième pour être exact, et quittant l’artère principale, les vélos s’engouffrent sur une traverse en forme de demi-lune, resserrée par deux flaques. Derrière, un village. Des enfants à l’école, une poignée de femmes à l’ouvrage, un crissement de calèche et au milieu de cette vie paysanne, des sourires à l’étranger de passage. Là, alors que l’on s’apprête a rebrousser chemin, une insistance à voir derrière un tournant au loin, l’arbre qui cache la forêt.

Quelques vieux qui fument le cigare vous devinent, là, entre deux eaux. Ils pointent la main, magnanimes, vers cette route un peu ivre. Un acquiescement de la tête. Nous continuons jusqu’à déboucher au bord du fleuve, et sa longue traînée qui mènera un jour à l’océan. Un homme se baigne au pied d’un embarcadère ou, taillé à la roche, je lis : « Mandalay. » Des bateaux mouillent un peu plus en aval. Il se fait tard et remontés sur la berge, un homme assis nous invite à faire le tour de ce qui se révèle être un monastère entièrement de bois.

La bâtisse est hérissée de ces pointes tombantes, arêtes déchiquetées, presque menaçantes si ce n’est que ce vieux bois ayant travaillé de toute part, il déborde de lui-même, comme si ces proportions étaient devenues fantaisistes. Un escalier de pierre mène a l’étage. On se déchausse. Chaque pas, la moindre respiration, fait craquer l’esquif bien que les deux dames assises dans un coin ne s’en inquiètent guère. Des piliers hachurent la grande salle et un peu en retrait, des fleurs offertes parfument Bouddha.

On voudrait s’asseoir, prendre la mesure de quelque chose mais l’oeil avide - déjà tant de fois récompensé par d’autres temples de la plaine - mène trop rapidement à la pleine lumière du dehors. L’homme de tout à l’heure se tient là, à l’entrée de cet édifice. Il nous demande si nous voulons voir les reliques sacrées conservées ici-même. La méfiance s’efface devant la curiosité. I have the key, finit-il, l’oeil brillant.

Il revient, ouvre un coffre à la gauche de bouddha et en extrait une pile serrée de fins rectangles reliés par deux cordes. Un liseré rouge indique un invisible rangement, une cote de bibliothèque d’un autre temps. L’autre main tient un livre à la couverture bleu nuit, douce à la main. La main lâche le tissu et les pages se défont d’un coup sec, en accordéon... You can take picture. La phrase trahit l’habitude, doublée par cette indéfinissable jovialité légèrement narquoise qui semble bien birmane.

L’homme s’appelle Min Min, ce qui signifie « roi » en birman. Nous lui apprenons que nous sommes Belges. Ah yes ! Il égrène les derniers rois : Baudouin, Albert et depuis peu, un nouveau... Il l’a vu à la télévision. Les reliques qu’il tient en main, prétend-t-il, sont vieilles de 400 ans pour les rectangles, en fait des feuilles de palmiers. Un siècle, pour le papier épais du carnet bleu. Je reste là, penché sur cette écriture d’arrondis et de pointillés, comme un profane jugerait un grimoire. Il range son trésor et se tourne vers nous : I have one question for you.

Il disparaît de la pièce quelques instants. Annick sort en soupirant un billet. No money !, rit-il. Il ouvre la farde et découvre une collection de monnaie de tous pays et extrait un billet de 20 francs belges, propre comme un sou neuf. Je le reconnais, trop lisse que pour avoir servi, il avait été offert dans un journal dans mon adolescence, en fac-similé. Il pointe Baudouin et découvre l’autre face. Atomium, which year ? Nous lui répondons, incrédules, et satisfait, il referme la farde.

Dehors, le soleil montre des signes d’essoufflement. Min Min indique le chemin pour retrouver la route principale, parmi les maisons et les champs. Il épelle le nom du monastère, Nat taung Kyaung. Here, my palace ! ajoute-t-il, dans un dernier signe de la main depuis une fenêtre. Le monastère, je l’ai appris plus tard, a été construit la même année que l’indépendance de la Belgique.

Ainsi, Bagan, où les hommes deviennent des rois et les temples des pavillons merveilleux. Quelques jours plus tard, ce sera le lace Inlé, l’envers malheureux de la pièce.

(Photo d’ouverture par Anandajoti pour Wikimedia.org)

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