Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Wild is the wind

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Accueil du site // Wild is the wind // 15 Les promesses de Bangkok

Au bord du départ, les pensées courent tous azimuts. On presse le pas avant de traverser, au coin des rues brillantes. L’air est chargé des derniers efforts pour capturer l’indicible d’un voyage, la pâleur d’un visage inconnu, l’encoignure d’un escalier qui se dérobe entre deux étals de nourriture, la lumière violente le soir quand la ville fait le marché. L’argent file aux caisses des échoppes, et chacun se demande si ce cadeau conviendra, si une jupe tombe droite et l’osier est véritable ou contrefait.

Dans un quartier cossu de Bangkok [1], proche des centres commerciaux, vit Petch. Un jeune homme d’à peine vingt ans qui a hérité d’une vie d’appartement meublé et d’études littéraires, semblable à tant d’autres sous nos latitudes. Il aime le français. Il aime l’allemand. Il aime l’anglais. Il voyage à mesure de ces mots, des accents toniques et d’un son qui se prononce ou pas. L’allemand ne se déclame pas de manière identique au français et rien de tout cela n’est familier. A la table d’un restaurant de rue, Petch tient le refrain d’une chanson néerlandaise quelconque. Un hit parade personnel que personne ici ne comprend.

Sans rien nous dévoiler, il raconte sa vie, ses hésitations, la difficulté de parler juste. Dans ce corps transite toute la fulgurance d’une ville hors norme et avoir vingt ans, là, quelque part, représente la plus âpre des questions. Son rêve, c’est un pays d’Europe, la douceur d’une vallée aux reflets ronds de malachite. Son sourire se perd sur les hauteurs des immeubles vissés dans la chair urbaine, quelque part au trentième étage, là où rien ni personne ne dispute la vue sur les nuages.

Assis ensemble dans un parc tout proche, nous tentons de deviner l’origine des passants. Une jeune allemande de Stuttgart et un couple russe en goguette seront notre butin. Sur le chemin du retour, nous faisons halte à l’université et ainsi, la vie de Petch pourrait tenir dans le creux d’une main. Tout à l’espoir d’une existence tranquille, il n’en demeure pas moins attaché à cette ville, à ce puzzle aux multiples couches qui se redécoupent sans fin. Petch est un fil possible.

Bangkok. Ici a commencé un voyage et là, il va se terminer. Il y a la ville des étudiants. Il y a la ville des marchés qui prennent le relais une fois les vitrines éteintes. Il y a la ville des temples et derrière les temples, parfois, des ruelles étroites qui mènent dans la pénombre vers un café aux lettres dorées qui se figent dans l’eau du fleuve. Il y a la ville qu’on redécoupe d’un trait sec, comme le couteau du boucher, pour voir apparaître à ses extrémités une île étrange où s’est réfugié un peuple qui n’a pas su conserver son propre pays au fil des siècles.

Il y a la ville des métros aériens qui se moquent de la circulation et des gilets oranges des taxis en moto. Les locomotives toussotent en égrenant les wagons et personne ne songe à se plaindre de cette lenteur aux passages à niveau, alors que la ville galope aux antipodes. Pas plus que les manifestations contre l’ancien premier ministre convaincu de corruption ne retiennent l’attention.

Il y a la ville des néons et des jeunes filles colorées de mille sortes pour attirer le regard. Des visages asiatiques repassés à la mode occidentale, si différents des regards rencontrés dans les pays voisins. Et pourtant cet air de famille ne suffit pas à offrir une légende convaincante aux trottoirs et aux rigoles.

Il y a la ville de l’eau, les navettes des bateaux qui sautent les débarcadères, les canaux qui redécoupent la ville silencieusement et jettent des promenades sur leur quai, pour le délice des marcheurs.

Il y a la ville des bus au plancher de bois. A chaque respiration, le trafic déverse les véhicules et leurs numéros défilent dans un bruit rêvé de casino avant que ne sorte enfin, ce chiffre tant espéré qui vous mènera au rendez-vous. Un instant d’inattention et votre chance passe.

Une fois dans la carlingue, le doigt sur un bout de carte, on tend la monnaie à la vendeuse de ticket. On ne se trompe jamais de chemin à Bangkok, seulement - parfois - de combinaison. Plus tard, alors qu’approche la descente, la jeune femme fait signe à l’avant. Elle pose la main contre votre épaule et vous étreint brièvement, dans un soupir de douceur. Ses yeux rient malgré le masque qu’elle porte sur la bouche.

Le compteur tire l’aiguille vers le bas, le moteur n’est plus, tout se dit d’une ville que vous aimez passionnément parce qu’une inconnue vous offre un geste qui n’a pas de prix. Et rien ne vous paraîtra suffisant pour lui rendre la monnaie de sa pièce. Comment ne pas aimer ces villes qui dispensent tant d’allégresse ?

Bangkok est une ville, la plus formidable dans laquelle j’ai pu mettre les pieds. A chaque pas, tant d’images nouvelles. L’ivresse est un chemin tracé au sol et qui ne sèche jamais. Vous désirez mais elle désire plus que vous. Elle excède vos colères et vos fatigues. Sans doute faut-il apprendre l’humilité, investir la patience. Bangkok n’a pas de désir ou de haine parce qu’elle a autre chose à faire que des révérences ou des complots.

En cela, Bangkok ne ressemble à aucun autre lieu visité ces trois derniers mois. Au fond des yeux, le voyageur pense qu’il suffirait de penser plus tard à cette ville pour désirer y revenir. Et l’ivresse finalement de laisser la place à une émotion blanche, presque impalpable, parce qu’on se sent faire partie du monde qui nous entoure et qu’un sourire – un parmi d’autres – à la descente du bus vous le rappelle.

Durant le sommeil, la ville s’enfonce en elle-même, paquebot sombre dont les tôles continuent de frotter les unes contre les autres, un doigt sur la bouche. Le matin, vous vous étonnez d’ouvrir la porte de la chambre et marcher au dehors dans une mare surgie de nulle part, dernière demeure de la tempête achevée.

Les gens d’ici savent ces malheurs et dans les ruelles, on ne marche plus que sur des planches de bois surélevées, dans un indescriptible sentiment de chantier permanent. La ville se blesse, la ville se panse.

Il y a ainsi toute l’humanité contenue dans cette cité de 10 millions d’habitants. Mattawan « Zon » Sujavitthanarak, une jeune femme de 22 ans travaillant pour une ONG allemande, a décidé depuis peu d’en rendre compte, au fil de ses vagabondages. Les Humains de Bangkok racontent au travers de portraits que la boue humaine renferme bien des trésors.

Voici l’histoire de sa première rencontre et une manière de vous saluer, amis lecteurs, d’avoir tenu jusqu’ici, cette dernière ligne, cet ultime article. Un merci aux petits mots, au silence attentif et chapeau bas.

La femme : Bonjour, vous faites quoi ? Je vous vois tourner autour depuis un certain temps.
Zon : Je prends des images des gens de Bangkok.
La femme : Ah oui ? Pour quoi faire ?
Zon : Pour mon projet de petite communauté urbaine. Vous acceptez d’être mon premier modèle ?
La femme : Je ne suis pas d’ici au départ mais je me sens belle aujourd’hui. Alors, allons-y et prenez cette photo.
Zon : L’important n’est pas de savoir d’où vous venez mais bien que vous êtes ici. Super ! Je prends la photo.
La femme : Beaucoup de gens vont me voir ?
Zon : Euh, je ne sais pas trop. Peut-être que oui, peut-être que non.
La femme : Très bien. Dites leur de passer me voir s’ils veulent une papaya salad.

notes:

[1] Le véritable nom de Bangkok pourrait se traduire ainsi : « Ville des anges, grande ville, résidence du Bouddha d’émeraude, ville imprenable du dieu Indra, grande capitale du monde ciselée de neuf pierres précieuses, ville heureuse, généreuse dans l’énorme Palais Royal pareil à la demeure céleste, règne du dieu réincarné, ville dédiée à Indra et construite par Vishnukarn. » C’est le nom de lieu homologué le plus long au monde.

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