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Accueil du site / Geste cinématographique / En quête de personnages / « Charlotte » de Florian Ecrepont : être parfaite entre guillemets

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Cet article a été rédigé dans le cadre de la soirée B-docs n°02 du dimanche 19 octobre 2008 où Charlotte faisait partie de la programmation.

Je m’appelle Charlotte, j’ai 18 ans. Je vis avec mon petit frère, ma petite sœur, mes deux grandes sœurs et, mon papa et ma maman. On vit tous encore à la maison. Un blanc de presque trente secondes suit les premiers mots du film, les premiers mots d’une adolescente que nous découvrons face à la caméra. Elle est au centre et il n’y a qu’elle à regarder, détachée du mur nu contre lequel elle appuie de temps à autre sa tête. Elle promène son regard, croise celui du cinéaste, étouffe une parole vers lui que nous ne comprendrons pas, ponctuée d’un rire retenu. Elle baisse la tête, cherche à recouvrir sa concentration, essaie de reprendre la parole, de commencer l’histoire, son histoire.

Charlotte n’est pas un portrait au sens où Florian Ecrepont rendrait compte d’un point de vue construit sur une jeune femme. Il n’y a qu’un plan, cadré une fois pour toutes par le cinéaste qui déclenche, « Rec », et qui attend silencieusement. Le plan dure 37 minutes, soit le temps que la personne filmée prend pour se décrire, convoquer sa vie émaillée de longs silences, et jouer de l’œil : lointain dans la réflexion, proche dans les larmes, précis quand elle regarde le réalisateur à côté de nous.

L’œil de Charlotte est notre seul point d’entrée dans le film, notre seul repère pour imaginer un lieu, une relation, de la confiance. Face à cette image, la matière sonore est lourde, implacable, occupant tout l’espace de la scène.

Il y a les sœurs, Françoise et Sophie, et puis elle, Charlotte, pas très douée. L’univers d’une ado : la cour de récré, les points aux interros, se tracasser, la jalousie. Assez vite, le récit devient sous nos yeux une descente aux enfers. C’est d’abord une année scolaire ratée. Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? L’univers qui se rétrécit. J’étais pas intéressée par les garçons. J’étais pas intéressée par ce qui intéressait les autres. J’avais pas envie de parler.

L’impression de ne pas être normale, de venir après les autres, de ne pas être regardée, valorisée. La solitude et le dessin comme marotte jusqu’au jour où l’adolescente prend complètement sur elle les fantasmes des parents : Je me suis mis à travailler comme une malade. C’est à peu près à ce moment-là que le film bascule, suivant fidèlement le parcours de son héroïne : Je m’écrasais tout le temps. A ce moment-là, ils étaient contents.

Dès les premiers instants, la nudité des propos saisit le spectateur, nous tient à la gorge jusqu’à la fin. Mais ce qui me frappe avant tout, c’est la grande lucidité de Charlotte sur elle-même, la profondeur du regard qu’elle jette sur ses sœurs et sa famille recomposée, sur sa mère frustrée, pas heureuse et que c’est notre faute. C’est dans le corps que la jeune fille encaisse les coups : elle verse dans l’anorexie, veut contrôler sa vie à travers ce qu’elle mange pour répondre aux attentes, pour avoir une place.

La machine explose et le film s’embrase devant les larmes à l’écran : troubles de l’identité. Plaire et se démarquer. Etre comme il faut et être quelqu’un de bien. Etre mince. Etre travailleur. Bien se présenter. Bien s’habiller. Il faut réussir dans la vie, avoir des sous. Ca rejoint ce que veulent mes parents : que je sois parfaite entre guillemets.

Soit Charlotte se tait et se conforme à ces demandes soit elle n’en peut plus, essaie de se confier et se voit retourner en pleine figure sa situation : Tu es malade. Tais-toi. Plus le film avance, plus l’histoire semble impressionner par ce qu’elle va chercher de la jeune fille, plus nous avons un malaise que le cinéaste laisse tourner, n’en fasse rien, ne cherche pas à créer quelque chose parce qu’il y a film.

Le dispositif répète le récit de l’ado : livrée à elle-même, plaquée sur un fond blanc. Rien pour s’échapper. Ce qui pourrait prendre le spectateur au piège emporte avant tout celle qui joue sa vie devant nous.

Et puis, quand même, pour sortir du cauchemar, Charlotte évoque enfin quelqu’un. Un amoureux, passionné, qui vit et qui écoute. Quelqu’un qui s’attache alors qu’elle n’avait jamais cru être autre chose qu’une malade. Repasser une sorte de frontière, revenir au monde. Retrouver une part d’imaginaire, la possibilité de vivre. Je serai heureuse et c’est tout. Elle pourrait disparaître devant nous, non pas anéantie mais enfin sortie du cadre dans lequel le film la plaçait.

C’est certes fragile car Charlotte avoue dans un dernier souffle qu’elle ne sait pas comment résoudre son problème, entre le psy, la diététicienne, les livres qui donnent des conseils,…

Florian Ecrepont invente une place pour la personne filmée, un espace de parole et d’écoute essentiel mais cela manque de mise en mouvement. On enregistre le désastre, la sidération de la parole qui ne décolle pas de son sujet. Charlotte tient pourtant debout parce que le réalisateur se met de son côté, lui offre quelque chose et croit dans ses mots. Mais s’il expose son sujet, il ne réalise pas là un portrait.

La question essentielle demeure : « Qu’en faire ? » Le personnage demeure seul. Charlotte est ainsi une expérience de défiguration, comment une jeune et belle adolescente en allant puiser au fond d’elle-même ce qu’elle est, revit les étapes de son mal, souffre sous nos yeux pour finir lessivée, seule, livrée à la solitude de ne pas savoir comment s’en sortir.

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