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Accueil du site / Geste cinématographique / Etats généraux du documentaire de Lussas 2008 / Séminaire formes de lutte et lutte des formes / 01 - Jean-Louis Comolli : « Las Hurdes » contre « Misère au Borinage »

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En 1962, cette question - « Comment écrire au futur et non au passé ? » - était celle d’un contemporain de Debord, le frais émoulu rédacteur en chef des « Cahiers du cinéma » : Jean-Louis Comolli. Il fallait au minimum repérer dans les films les hiérarchies, les procédures, les modes d’emploi, les techniques et les programmes de parti de toutes sortes,… Faire preuve de courage et de vigilance tout en préservant l’envie de voir, l’envie de continuer à regarder des films.

Misère au Borinage de JORIS IVENS, HENRI STORCK


« Le Borinage était l’exemple parfait de l’injustice capitaliste… […] Au cours de ces semaines passées dans le Borinage, nous avons vécu très près des mineurs… Le film que nous avions entrepris devenait de plus en plus leur film… Notre vision esthétique subit, elle aussi, le contrecoup de cette réalité… Chaque plan devait dire “j’accuse” et non “je compatis”… » (Joris Ivens ou la Mémoire d’un regard).

1933, 35 mm, Noir & Blanc, 28’, Belgique Image : Joris Ivens, Henri Storck, François Rents Montage : Henri Storck, Joris Ivens Production : EPI, Club de l’écran

Comolli convoque les deux premiers films de la journée : Misère au Borinage de Storck et Ivens et Las Hurdes de Bunuel. Deux films engagés de 1933 – qui n’est évidemment pas n’importe quelle date en Europe. Misère au Borinage est rapidement laissé en bord de chemin, film de bonne conscience, qui délègue à l’homme de gauche la certitude de sa vérité à agir alors que le film donne à l’ouvrier dans le plan la même place que celle que le patron lui laisse au travail : encadré, tenu, assigné par le discours du film, dans sa position de soumis. Le film répète ainsi ce qui se joue dans le quotidien. C’est un film qui certes prend le parti des ouvriers mais demeure film de propagande.

C’est oublier toutefois la séquence si forte de la manifestation qui ne tient pas parce qu’un commentaire surplombant l’annonce et ramène son sens au sein d’un discours rigide d’appel à la prise de conscience. Ce qui frappe dans cette scène où des ouvriers parcourent une rue du Borinage un portrait de Marx porté par l’un d’eux, c’est le regard fixe et déterminé de ces hommes défilant, leur cadence, le poing levé des habitants des corons sortant sur le pas de leur porte afin de saluer la marche et s’y mêler symboliquement. S’il s’agit avec le cinéma de mettre des gens ensemble parce qu’il y a film, Misère au Borinage y réussit au moins à cet instant. Ne pas le voir, c’est forcer l’oeuvre à n’exister que par le commentaire et laisser mourir là toutes les images, et les ouvriers avec.

C’est oublier encore une fois toute la part d’invention d’une scène comme celle de l’huissier venu saisir les meubles d’un ouvrier avec force et gendarmes. Il est évident que cette reconstitution se fait avec la complicité des gens filmés, que les images indiquent un lien entre ceux qui filment et les personnes à l’image et que donc, le film se fait au présent de son tournage. Si voix il y a, elle n’est pas tout le film, tout le temps du film.

Las Hurdes (Terre sans pain - Tierra sin pan) de LUIS BUÑUEL


Las Hurdes, près de la frontière portugaise, est une enclave isolée du monde et du reste de l’Espagne par une haute barrière rocheuse. La population de ces terres arides tente de survivre à la pauvreté de ses sols. La faim, la malnutrition, les maladies et la mort frappent le quotidien de ces citoyens espagnols. Premier documentaire social réalisé en Europe occidentale, Las Hurdes est une ethnographie âpre et violente de l’une des régions les plus misérables d’Espagne.

1932, 35 mm, Noir & Blanc, 30’, Espagne Image : Eli Lotar Montage : Luis Buñuel Production : Ramón Acín, Films de la Pléiade


Que faire de la misère au cinéma ? C’est avec Las Hurdes que répond Jean-Louis Comolli : la rendre irrécupérable, jeter le spectateur dans le vide, ne pas indiquer de voie de rédemption militante et confortable. Autant le film de Storck et Ivens force les images au nom d’une idée supérieure, autant Las Hurdes apparaît une plongée dans un paysage désolé, un essai de géographie documenté qu’effectue le cinéaste. Cette exploration de la désolation nous prend à témoin et la voix s’adresse régulièrement à nous, spectateurs.

Le sujet du film n’est pas strictement les malheurs de la classe ouvrière mais la crise de l’homme dans le monde qui est le sien où même le miel est amer : chèvre qui saute dans le vide, âne dépecé par des essaims d’abeilles, terre ingrate, morsure du vipère,…

Manque toutefois dans le film de Bunuel une manière de chercher une histoire qui rassemble les paysans contre ce qui les plonge dans la pauvreté, ce qui les rend miséreux. C’était au contraire un élément moteur dans Misère au Borinage où les travailleurs sont filmés et invités à se rassembler. Las Hurdes, de son côté, n’est pas un film de guerre contre le capital, c’est un film de guerre contre le spectateur.

Comolli ne s’attardera pas sur un extrait en forme de note de bas de page de La vie est à nous de Jean Renoir où un huissier tente de saisir des biens et de les revendre au plus offrant. La solidarité des ouvriers communistes sauvera ces possessions, les rachetant pour une bouchée de pain en éliminant les gêneurs… C’est que dans le film de Renoir, il y a du théâtre et donc du jeu. Les ouvriers sont face au bourgeois qui tâte le cheval de ferme. Les regards recadrés sous la croupe de l’animal dans un face-à-face du collectif contre l’individu seul avec son argent provoquent un instant de rire dans le film, instant de rire partagé par la salle dans une belle égalité.

Les paysans de Las Hurdes sont eux en prise avec leur destin. Le narrateur nous prend à partie - « nous », « vous » -, et joue de sa position dominante dans le temps du film : projetant ses pions d’avance – la jeune fille dont le commentaire annonce la mort deux jours après la scène où nous l’apercevons malade – ne montrant pas tout dans l’image, laissant le spectateur dans le devoir d’imaginaire, de compléter, de reprendre mais torve, conduit quand même à l’expérience du pire, car Las Hurdes est un territoire duquel on ne s’échappe pas, où l’espoir a disparu. Le film est ainsi un imparfait, un trop tard dans le prolongement de la position de Debord.

La question de cette première journée demeure : « Comment être au présent ? » Il est temps de convoquer d’autres films qui parlent du monde dans lequel nous vivons et posent ainsi la question de manière autrement plus sensible quand l’on a trente ans ; ce qui est mon cas.

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