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Accueil du site / Geste cinématographique / Etats généraux du documentaire de Lussas 2008 / Séminaire formes de lutte et lutte des formes / 03 - Jean-Louis Comolli : « Scènes de chasse au sanglier » de Claudio Pazienza

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Scènes de chasse au sanglier de CLAUDIO PAZIENZA


Une chasse au sanglier, le savoir-faire d’un taxidermiste et une reproduction fidèle du fusil chronophotographique d’Étienne-Jules Marey sont les prémices à un voyage intimiste. Une voix intérieure questionne des images proches et lointaines. Elle questionne le désarroi devant les images. Des images à « quitter » et d’autres à « inventer ». Comme si cette invention pouvait rendre aux yeux une beauté perdue.

2007, Beta Num., Couleur, 46’, Belgique /France Image : Claudio Pazienza, Vincent Pinckaers, Rachel Simoni, Rémon Fromont Son : Irvic d’Olivier Montage : Julien Contreau Production : Komplot Films etc, Les Films du Présent, Arte France


Second film de l’après-midi, Scènes de chasse au sanglier pose la question une fois encore de la disparition. Le sujet central de toute l’œuvre de Claudio Pazienza est ses parents même si ces derniers demeurent perpétuellement calfeutrés derrière des thèmes de commande comme l’histoire de la bière, de l’argent ou la description d’un tableau de Breughel. Il y avait autrefois jeu et opacité dans le rapport à eux, au père singulièrement, personnage réticent amené par le fils au sein de ses films, interrogation incessante des origines et support facétieux du temps présent. Aujourd’hui, le père est mort.

Le patriarche ne parlait guère, restait quelque peu interdit devant les élucubrations de Claudio, n’ayant que son histoire d’Italien ayant quitté le pays et sa vie d’ouvrier : ce qu’il dit, ce qu’il ne dit pas. Pazienza a tenté de construire par le truchement du cinéma un dialogue sans aborder de front ce père, truffant ainsi les films de signes de la classe ouvrière : images encore de cet ascenseur typique des charbonnages qui s’effondre dans Scènes de chasse. « A quoi ça sert tout ça ? » disait l’aîné en voyant s’agiter Claudio. Que reste-t-il dès lors au fils à filmer si ce n’est cette place vide ?

Scènes de chasse est avant tout un film de la parole, de l’adresse dans la parole, des « tu dis » incessants scandés par Pazienza. Qui est-ce « tu » ? Le père quelque part. Le spectateur aussi, présent dans la salle. En filigrane, le fils de Pazienza n’est pas loin, lui qui apparaît à son tour dans l’enchevêtrement si particulier des scènes. Le « tu » hésite, le film se cherche et même dire : « Ceci est un cerisier » peut provoquer ensuite un doute : « Est-ce bien un cerisier ? »

Au détour de cette prière sans fin, Pazienza avoue l’ambition de son cinéma : « Nommer les images qui restent muettes ». Père absent. Place vide. Rechercher quelque chose qui fasse tenir debout le film et le cinéaste de dévier de la route du père pour faire entrer dans l’espace d’autres figures avec lesquelles construire quelque chose : le sanglier, l’animalité, la chasse, une nouvelle rencontre,… Que doit-on garder de ce qui a disparu pour pouvoir encore le partager avec ceux qui restent, avec ceux qui suivent ? Pazienza dit-il : « Tu es le père » ou « Tuer le père » ? Les images tremblent, doutent, se pixellisent avec l’usage du téléphone utilisé comme caméra. Elles finissent par endroit par se réduire à de minuscules vignettes.

Un pano vers la fin recoud d’un geste unique des plans éparses jusqu’alors : un immeuble, un cerisier et les champs. Ce mouvement de caméra dans un cinéma qui fonctionne habituellement par plans brefs et fixes, voilà qui ne peut être tu. Le cinéma de Pazienza essaie de retendre des liens par le regard alors que le père n’en est plus.

Scènes de chasse se termine par le plan d’une naissance, celle d’un geste profondément humain : la main du réalisateur détourée à la craie sur la peau du sanglier tué et dépecé. Une emprunte sur la peau du monde, un geste qui nous relie à Lascaux et jette l’idée de l’homme en grand. Le film rappelle Las Hurdes qui ne visait la souffrance qu’à l’échelle d’un paysage dans lequel on ne finit pas de s’enfoncer, entouré d’animaux eux aussi visés par la mort et la déchéance.

C’est là la singularité du projet de Pazienza et pourquoi peut-être Jean-Louis Comolli l’a programmé : filmer le monde comme étrangeté jusqu’à pousser ce qui fut autrefois si familier, le père et le fils, à se quitter une fois pour toutes, à prendre congé à l’intérieur même du film, lors d’un plan unique : dans la chambre mortuaire alors que le vieil homme a rendu son dernier soupir et que Claudio a le regard fixe à l’arrière, faisant entendre dans la voix off un murmure de parole pour répéter encore et encore : « Tu dis ».

Pazienza, Des Pallières, Bunuel, l’enjeu est de dérober le tapis confortable des histoires pour révéler au spectateur l’irréductible vide dans lequel il est pris. Ces films appellent à une humilité, défendant un monde troué auquel nous appartenons mais que nous ne pouvons maîtriser. Tout disparaît toujours et pourtant le cinéma existe, filet qui retient un peu de notre désir de vivre.

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