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Accueil du site / Geste cinématographique / Etats généraux du documentaire de Lussas 2008 / Séminaire formes de lutte et lutte des formes / 05 - Patrick Leboutte : « Les Gros Mots du baron » du collectif « Sans canal fixe »

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Les Gros Mots du baron du COLLECTIF SANS CANAL FIXE


La langue du capital, de la finance, des libéraux comme langue d’une nouvelle occupation. Mot après mot, insidieusement, elle s’insinue, s’empare de l’espace public et finalement nous domestique. Cette langue, le collectif Sans Canal Fixe l’écoute et la filme sur les lieux mêmes de son élaboration, lors d’un congrès du Medef, puis d’un trait, d’un jet, la retourne à l’émetteur pour mieux en dénoncer l’inanité sonore. Pan ! Cinéma-boomerang, cinéma de guérilla, cinéma pour temps de guerre.

2003, DV Cam, Couleur, 2’, France Image/Son/Montage : Collectif Sans Canal Fixe Production / Distribution : Sans Canal Fixe


Premier geste de Patrick Leboutte qui a pris en charge la deuxième journée : programmer un film d’agit-prop contemporain par un collectif de cinéma de Tours, « Sans canal fixe ». Les Gros Mots du baron est un dispositif simple retournant un discours du Baron Seillières – président du Medef à l’époque – en ressuscitant visuellement à l’écran les termes mêmes de ce discours, noyant peu à peu le plan de cette langue moderne du capital jusqu’à effacer le baron lui-même. Le film matérialise tout bonnement le fait que ce genre de langue nous empêche de voir, sauf que les réalisateurs démontent méthodiquement son mécanisme et deviennent partie prenante de ce qui était sinon subi. Les Gros Mots du baron est une langue barbare dépassée par un geste sauvage, poétique et politique. Nous découvrons ainsi dans ce séminaire que l’on peut avoir une vingtaine d’année et faire des films.

Derrière ces deux modestes minutes, Leboutte continue son travail d’ouverture du cinéma comme geste public et partagé. Il y a deux ans au moins de cela, il posait la question dans un séminaire de cinéma que nous avions organisé à Liège : « C’est quoi avoir 20 ans aujourd’hui ? » Aujourd’hui, il continue à répondre que c’est la possibilité de ne pas demeurer spectateur. Avoir 20 ans, c’est pouvoir s’emparer des outils de l’imaginaire et donc la possibilité de se mettre en cinéma sans demander l’autorisation à papa, maman, à monsieur le baron ou aux tontons cinéphiles.

Puisqu’il faut choisir ses mots pour parler de l’état du monde, Leboutte convoque à la suite le pédagogue Fernand Deligny : « Que deviendront les yeux d’un enfant quand il n’y aura plus rien à voir ? » Patrick voit derrière la parole du baron Seillières le marché, le règne de l’objet fini et donc vendable, consommable, exploitable, et anonyme. Marché qui nous assigne un seul rôle, celui de consommateur et interdit tout recul, toute volonté de point de vue, cherchant à empêcher tout regard sur le monde et donc in fine de voir celui-ci.

Face à cette réduction, le cinéma fait circuler les places : « Sans canal fixe » raconte l’histoire de spectateurs devenus filmeurs. Le cinéma crée de l’écart : entre le pouvoir perdu de la parole de Seillières et le nôtre retrouvé par l’image dans Les Gros Mots du baron ou, dans Disneyland, mon vieux pays natal, la place reconquise par le cinéaste sur le spectacle de Disney. Le travail du spectateur de cinéma pour Leboutte, Comolli et Mondzain est de se servir de cet écart pour retrouver un point de vue, une place singulière active face au film et au monde. Le film de cinéma est une invention qui ne peut pas se faire sans l’aide du spectateur.

Cette prolifération de termes que ce petit bout de film de deux minutes fait résonner oblige à une mise au point entre Comolli et Leboutte à propos de la notion de séparation que l’on peut définir de deux manières, celle du cinéma et celle du marché. Cinéma donc quand le point de départ est la singularité de chacun dans une salle de projection avant que le film ne commence, séparation de fait qui va se muer en « nous » une fois la fin de la projection et les lumières rallumées. Voir un film, c’est l’occasion de vivre quelque chose ensemble et de pouvoir reconnaître cet instant dans le regard de l’autre. Nous avons un film en commun.

Marché donc quand la séparation est le sujet des émissions de télé-réalités comme la « Star Academy » où l’enjeu est qu’un groupe se disloque pour ne voir subsister qu’une seule personne, à la fois élue et moyenne du groupe, le bon produit. Face à ces émissions de séparation, le spectateur regarde comme un maître qui jouit de ce spectacle sans risque, n’ayant rien à perdre au contraire du candidat à l’image. Il n’est pas impliqué.

Donc, la séparation est-elle un point de départ, le « je » dans lequel va résonner du « nous » dans l’expérience commune ou à l’inverse, le point d’arrivée disloquant le « nous » jusqu’à ne retenir que le plus performant, le plus méritant, le « je » avec majuscule ? Ce sont les mêmes termes mais le processus est inverse. Faire du cinéma, c’est inventer quelque chose de commun avec des gens d’abord étrangers. C’est le sens de l’atelier vidéo itinérant de Sainte-Walburge que nous animons à Liège ou le projet « Paroles des jeunes » avec lequel je cherche des manières de rassembler des adolescents à Verviers.

L’un des enjeux de ce travail de constitution du « nous » passe selon Patrick par la parole. Il y a d’abord le silence, ne pas avoir la parole, être confisqué de parole parce que c’est l’expert qui parle et qu’il en sait beaucoup plus que nous sur nous-mêmes. Quand voyons-nous à la télévision des chômeurs parler de chômage en lieu et place des experts du bureau du plan ? Prendre la parole comme « Sans canal fixe » le fait est donc un premier moment, celui de la réappropriation.

Pourtant, la parole aujourd’hui, il y en a partout. Cela déborde de récits de vie dans les journaux, de petites histoires personnelles où l’on aurait voulu avoir deux enfants et l’on en a eu six par exemple. Où l’on espérait devenir chanteur et l’on est aujourd’hui comptable. Face à la difficulté de prendre la parole quand du pouvoir est en jeu, il y a un débordement de paroles spectaculaires qui ne nous aident pas à rassembler mais demeurent dans l’anecdote privée. C’est un élément laissé un peu de côté par les trois orateurs durant ce séminaire : une parole singulière, cela se construit.

Jean-Louis Comolli parle bien de la nécessité de durer, d’avoir du temps pour que quelque chose se dise, pour que des mots se déposent dans le dialogue et pour qu’un spectateur puisse recevoir ce travail-là. L’on entrevoit bien que ce passage du « je » au « nous » se fait par un basculement, une manière de poser une question qui ne nous enferme pas dans une histoire personnelle. Mais regarder des films, c’est aussi vouloir s’attacher à de grands récits collectifs : apprendre à être un fils par exemple comme le montre l’œuvre de Claudio Pazienza dont deux films ont été programmés dans ce séminaire. Vouloir prendre sa vie en main dans l’espace du travail comme le film de Cinélutte le relate dans Un simple exemple qui sera montré plus tard dans la journée,…

Bref, ce travail du spectateur, du cinéaste, de celui qui est filmé, tout cela correspond à une circulation à mettre en place dans le temps et autour du film, afin que tout ne soit pas joué d’avance. C’est une proposition qui n’est guère nouvelle mais elle est minoritaire aujourd’hui parce qu’il faut avoir vu le film à faire avant de le filmer. C’est ce que les télévisions, maillons fort de la production, demandent.

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