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Accueil du site / Geste cinématographique / Etats généraux du documentaire de Lussas 2008 / Séminaire formes de lutte et lutte des formes / 06 - Patrick Leboutte : « Jaguar » de Jean Rouch

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Jaguar de JEAN ROUCH


Cousins africains de Bibi Fricotin, Lam le berger, Illo le pêcheur et Damouré le cavalier séducteur quittent leur village à pied pour faire fortune au Ghana, puis reviennent avec des mensonges. Exemple même d’un cinéma amical, quasiment familial, porté par une ciné-troupe appliquant au septième art les usages de l’écriture automatique et du free jazz, c’est évidemment Rouch lui-même qui s’évade, lui à qui tous les prétextes sont bons pour faire délirer le récit.

1967, 16 mm, Couleur, 89’, France Image : Jean Rouch Montage : José Matarasso, Liliane Korb, Jean-Pierre Lacam Production : Les Films de la Pléiade


Faire circuler les places passe par la parole, prendre la parole quand on n’en a pas l’habitude. S’installer dans la parole, apprendre aussi par les mots à se raconter et à le partager face aux autres, espoir d’un dialogue, sans fin donc. Faites passer. Faites passer la parole, bel enjeu politique que le cinéma prend à bras-le-corps avec Jean Rouch et Jaguar, deuxième film du jour.

Jaguar, film expérience où trois jeunes Nigériens partent au Ghana pour un voyage initiatique. Rouch, par la voix off, introduit un par un Lam, Illo et Damouré. Chacun a droit à une séquence qui les identifie à nos yeux : le berger, le pêcheur et le cavalier. Les trois amis se retrouvent très vite dans la quête à faire et puis, le coup est parti : Rouch laisse la place aux trois voix.

Ce n’est que dix ans après le tournage lui-même, armé alors d’une caméra qui n’enregistrait pas de son, que Rouch invite les trois complices à revenir pour terminer ce film qui par ce geste va devenir pleinement le leur. Leurs voix poussent très vite Rouch hors du film et celui-ci ne reviendra à la parole qu’à de très rares épisodes.

Il s’agissait pratiquement de repasser les images et les commenter ainsi au fur et à mesure. Sauf que 10 ans de distance ne permettent pas un souvenir fidèle. Il faut dès lors inventer ce qui manque et dédoubler en quelque sorte Jaguar. Appel à la mémoire, appel au jeu, appel à l’invention de soi dans une volonté de dire la vérité d’un voyage par le mensonge des mots. Entre le son de 1967 et les images de 1957, il y a nous dans la salle avec le désir simple d’un récit.

Les trois corps dans l’image sont repris par les trois voix devant l’image. Ainsi, le commentaire est littéralement un commentaire de spectateur. L’écart entre matière sonore et visuelle introduit de la circulation entre ceux qui sont filmés, ceux qui regardent et toujours ces mêmes qui finalement s’emparent du film et en deviennent les trois auteurs.

Il y a écart dans le temps également, entre un présent et un passé. Cette manière de reprendre le film pour en faire un nouveau est en rupture avec certaines choses vues le premier jour. Tout dans Las Hurdes ou Le journal de Bolivie ou la courte bande de Guy Debord indiquait la défaite, un passé que l’on ne peut retravailler et qui prend le spectateur à la gorge. Ici, le geste général devient : « faites passer ». Un film débute en 1957 et son auteur le transmet pour qu’en 1967, autre chose advienne.

Ce commentaire est aussi au contraire du film de Dindo ou de Bunuel une vraie joie. Ce n’est pas qu’un décalage entre son et image en se demandant ce qui a été dit autrefois, c’est regarder des images de la colonisation et les commenter en tant qu’affranchis, libérés. Ainsi, le processus pour obtenir les lingots d’or est montré comme tout film didactique le ferait sauf qu’à la fin, l’une des voix annonce que ces lingots finiront dans un coffre à la banque, sans usage, sans valeur. Et de remarquer que les Anglais ont bien couillonné les Africains.

Cette forme de débordement installe un espace virtuel où tout peut se dire et l’on ne sait plus très bien qui dit quoi, quelle voix choisit quel personnage, les uns intervenant sur l’image des autres dans un joyeux foutoir commun. Le geste politique, c’est que ce sont ces spectateurs qui font le film au montage et le font en tant que montage, collures nouvelles où l’humour se dispute à la chronique : « C’était toi, là ? » « Euh, non. »

Jaguar est précieux parce qu’il éprouve pratiquement ce travail du spectateur que Comolli, Mondzain et Leboutte défendent au sein du séminaire, cette manière de chercher quelque chose ensemble au départ de l’individu : Tout le monde est étranger. C’est la condition de l’homme dans le monde. Nous ne pouvons nous rencontrer que dans l’étranger ajoute Marie-José Mondzain en écho du marabout qui à la veille du voyage conseille aux trois amis de se séparer avant de se retrouver, afin d’éloigner le mauvais sort.

S’il y a du présent dans la relation, c’est qu’il y a cadeau. (Mondzain) S’il y a de la perte de certitude, c’est qu’il y a cadeau. (Comolli) Bref, la question du temps est une dimension essentielle du séminaire. Et le présent, c’est la perte d’une passé, de ce qui était certitude, assignation, figé. Tout n’est pas joué d’avance.

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