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Accueil du site / Geste cinématographique / Etats généraux du documentaire de Lussas 2008 / Séminaire formes de lutte et lutte des formes / 07 - Patrick Leboutte : Cinélutte et les Dardenne

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L’on écrivait récemment dans le programme de la cinémathèque française que Mai 68 avait duré un mois et qu’il n’existait que trois films tournés au moment des évènements. Les deux films que Patrick Leboutte a choisi de programmer cet après-midi disent d’une certaine manière que dans l’esprit, Mai 68 a largement débordé son lit pour irriguer le cinéma militant et politique, voire au-delà.

Un simple exemple du COLLECTIF CINÉLUTTE


En février 1974, les ouvriers de l’imprimerie Darboy à Montreuil, refusant leur licenciement sans indemnités, décident d’occuper leur entreprise, de se passer de leur patron et, sur le modèle revendiqué des Lip à Besançon, vivent, mangent, travaillent et luttent ensemble pendant trois mois. À l’évidence, la présence complice d’une équipe de Cinélutte, filmant comme on souffle sur les braises, leur a donné quelques idées. Un remake du Crime de Monsieur Lange de Jean Renoir en version documentaire.

1975, 16 mm, Noir & Blanc, 45’, France Image/Son/Montage : Collectif Cinélutte Production : Cinélutte


Le premier film est réalisé par le collectif Cinélutte et relate l’expérience de l’imprimerie Darboy, geste de prise en main d’un groupe par lui-même, découverte non plus du simple collègue mais de l’autre avec qui l’on partage le même espace de travail, le même établi, la même cantine et au-delà, le film relate l’élaboration d’une solidarité et les questions menant à l’autogestion.

Lorsque le bateau de Léon M. descendit la Meuse pour la première fois de JEAN-PIERRE DARDENNE, LUC DARDENNE


Dans Le Bateau de Léon M., les Dardenne reviennent sur la grève mythique qui paralysa la Belgique durant l’hiver 1960. Tentant de recoller les morceaux d’une histoire ouvrière en lambeaux, ils interrogent la mémoire de Léon, acteur majeur d’une classe sociale envisagée par eux comme patrie désirable. Cette parole n’allait pas de soi ; il fallut aux frères cinéastes un long travelling sur le fleuve pour que remonte à la surface ce qui était enfoui.

1979, Umatic, Noir & Blanc, 40’, Belgique Image : Jean-Pierre Dardenne Son : Luc Dardenne Montage : Jean-Pierre Dardenne, Luc Dardenne Production : Collectif Dérives


Le deuxième film est un documentaire des frères Dardenne : Lorsque le bateau de Léon M. descendit la Meuse pour la première fois. Autant en 1974, Cinélutte pouvait se revendiquer de la mouvance de 1968 et de la possibilité immédiate d’écrire une histoire collective, autant en 1979, les Dardenne sont conscients d’être dans les derniers tours de roue de cette histoire et le sens de leur film est d’ailleurs de faire revivre le passé, soit les grèves belges de 60, et de se poser la question de ce que cet esprit de lutte pourra encore féconder 20 ans plus tard. Le bateau de Léon M. convoque ainsi une pléiade d’anciens grévistes qui défilent une dernière fois devant la caméra, un texte appris pour l’occasion, les pieds dans ces quartiers de Liège qui ont été le théâtre des évènements que nous ressentons par bribes d’images d’actualité. Au milieu de ce fleuve, au propre comme au figuré, le bateau d’un ancien ouvrier.

Pourquoi programmer ces films ? Pour se démarquer de l’industrie audiovisuelle qui aujourd’hui n’hésite plus elle-même à faire le récit d’histoires ouvrières, manière de montrer que la culture populaire auxquelles elles appartiennent et qui ont constitué un rempart solide contre les médias majoritaires autrefois a perdu sa verve. L’on peut dès lors piller son patrimoine, en faisant bien sûr l’économie d’une morale de la geste ouvrière. Ce sont de belles histoires avec des ouvriers en bleu de travail comme dans le temps, des ouvriers qui ne mangent pas de pain, c’est le cas de le dire. La télévision filme ainsi une histoire figée que Patrick Leboutte résume ainsi : du travail à la chaîne au programme des chaînes. La recette des responsables médias : quelques archives que des commentaires d’anciens viennent authentifier, versés d’une larme de vérité garantie réelle.

Ce qui frappe dans le Cinélutte, c’est que le collectif de cinéastes laisse aux ouvriers-personnages la conduite du film, dans la suite logique de l’occupation militante de l’imprimerie. Déjà le carton d’ouverture signale cette circulation des places… Les remerciements habituellement réservés aux amis de la production sont cette fois signés au nom des ouvriers. Ensuite, tout comme dans Jaguar, les ouvriers commentent de temps à autre leurs images.

Manière de faire œuvre active de spectateur après avoir été dans l’expérience de la lutte même et tenir complètement un discours sur soi, apte à pouvoir servir d’autres luttes dans un geste sans fin de solidarité. Dans un simple exemple, le « faites passer » du cinéma rejoint la transmission d’une expérience singulière qui a l’utopie de devenir universelle.

Cet effet de relance entre film sur une expérience et expérience de film accorde au tournage une importance nouvelle, donnant l’envie aux ouvriers de Darboy de prolonger leur lutte, ne pas baisser les bras et aller au bout. Une fois le dénouement connu – reprise de l’usine et paiement des indemnités -, les travailleurs retiennent la caméra encore un peu, dans le plaisir de cette présence étrangère leur ayant assuré un point de vue sur ce qu’ils ont vécu et bientôt une mémoire… Ils font cercle autour de l’opérateur pour entonner une dernière fois leur chanson. On va pas se quitter comme ça. Le film des Dardenne est, lui, résolument plus un film d’auteur, signé par la voix qui encadre le film en début et en fin de bande. Ce n’est pas le film des grévistes de 60, c’est 20 ans plus tard et l’histoire raconte indirectement le rapport des réalisateurs eux-mêmes à l’identité ouvrière dont ils ne peuvent plus filmer que les cendres.

La force du film selon Patrick est d’offrir à ces quelques ouvriers témoins un plan, un vrai plan de cinéma où ils sont au centre et où ils présentent la ville et l’histoire dont elle est chargée. Ils donnent la possibilité de faire revivre de l’intérieur de l’image. En ce sens, il y a une sincérité dans la démarche chez les Dardenne mais le film pêche par un questionnement politique alourdi de symbolique autour du fleuve, de la mouette et des choix à poser là. A qui s’adressent les cinéastes ? Aux hommes passés ? Aux ouvriers contemporains du film ? Aux simples spectateurs ? Eux-mêmes ne le savent pas.

« Qu’est-ce qu’on fait des images du passé dans un film ? » commence Jean-Louis Comolli. Les aller-retour entre ces deux temporalités fendent ce présupposé que tout serait là, au présent, simple et évident. Le cinéma construit des rapports, ici rapport entre voix présente et images passées pour donner au film sa dimension d’écart.

Ce qui est étonnant pour ma part, c’est la figure du syndicaliste André Renard de dos lors d’un meeting célèbre Place Saint-Lambert. Il a la voix portant vers la foule rassemblée par milliers mais nous ne découvrons jamais son visage ni bien entendu ceux de la foule qui lui fait face. Le corps est tourné vers son adresse, tendu par la voix seule qui force le présent : Abandonnons l’outil.

Pour Marie-José Mondzain, le monde ouvrier a un sens fort du récit, une capacité à relever de la voix ce qui a été événement vécu collectivement, élevant ces mots vers une sorte de mythologie transmissible par la parole même. C’est cela que nous nommons culture ouvrière, manière d’élaborer des expériences et un récit de celles-ci et non simplement une analyse.

Au passage, c’est là un enjeu contemporain indéniable pour ma part car l’analyse produit du savoir et donc de l’expertise alors qu’un récit produit des corps et de l’expérience. Le bateau de Léon M. penche du côté de l’analyse, faute de pouvoir filmer des corps au présent alors qu’Un simple exemple élabore dans le transvasement constant entre actes et paroles un récit propre à transmettre une expérience. On peut réfléchir après le film des Dardenne. On peut faire après le film de Cinélutte.

Mondzain ajoute que la fidélité à la révolution, c’est toujours une fidélité au futur. C’est le sens cornélien de savoir si la révolution doit être permanente, tournée vers ce qui advient ou bien se fixer en moment historique. Or ce qui est fixé est passé.

La tâche du cinéma est de prendre acte qu’un autre temps est possible et ainsi choisir de filmer ces moments où des expériences comme celle de l’imprimerie Darboy se déploient. Sauf que les Dardenne arrivaient eux trop tard, conscients qu’il n’y avait plus rien à déployer à Seraing. Ils ne pouvaient plus chercher qu’à conserver leur mémoire aux ouvriers, soit les empêcher de devenir précaires, c’est-à-dire une masse sans voix. Le bateau de Léon M. freine des quatre fers devant le spectre du marché, cette réduction de la masse à l’acte anonyme de consommation.

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