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Accueil du site / Geste cinématographique / Etats généraux du documentaire de Lussas 2008 / Séminaire formes de lutte et lutte des formes / 08 - Patrick Leboutte : « Pour la suite du monde » de Pierre Perrault

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Pour la suite du monde de PIERRE PERRAULT, MICHEL BRAULT


Les habitants de l’Île-aux-Coudres, dans l’estuaire du fleuve Saint-Laurent, reconstituent pour la caméra une ancestrale pêche au marsouin comme ils la pratiquaient autrefois. Ils ne l’auraient pas fait sans l’appel du cinéma. Invités à revivre ce qui fut, dans le présent du tournage, ils incarnent leur propre légende, scellant les retrouvailles avec eux-mêmes. Ce jalon de l’histoire du cinéma documentaire marqua la naissance officielle du cinéma québécois.

1963, 16 mm, Noir & Blanc, 105’, Canada Image : Michel Brault, Bernard Gosselin Son : Marcel Carrière Montage : Werner Nold


Troisième et dernier film de l’après-midi, Pour la suite du monde de Pierre Perrault est en fait le premier d’une série de trois œuvres où Pierre Perrault s’est attaché au départ d’une famille à réaliser une chronique de la population de cette petite ile près de Québec. Perrault est un type qui vient de la radio, qui a un sens des mots, de l’essaimage et du plaisir de la parole dans ses films. Sa manière de travailler est d’enregistrer le son de multiples conversations de l’Ile-aux-Coudres, fasciné par l’art du récit, simple et discret, avant de les retranscrire fidèlement pour constituer un récit en les réagençant. Une fois le scénario écrit, il propose aux habitants de l’ile de se remettre en scène et jouer leurs propres dialogues.

Dans l’histoire, ce tournant des années 60 a été appelé « Cinéma direct » par le côté spontané de ces films – des personnes réelles jouent avec ce qu’elles sont – mais la manière de travailler de Perrault est bien construite, décalant lui aussi ce qui se trame entre les images et les sons.

Tout est vrai et tout est joué dit Jean-Louis Comolli. Tout est vrai parce que tout est joué. Vivre, c’est jouer. Et jouer, c’est improviser. Mondzain insiste de son côté sur la présence des enfants, volontiers plus sauvages, qui circulent autour des mots des adultes. Ces enfants remplissent les scènes et libèrent le film. Pour ma part, Michel Brault, le caméraman, possède un sens des visages proprement stupéfiant, peignant ceux-ci par touches fugaces de noir et blanc contrasté sans jamais perdre le rythme par ailleurs des mots, la dynamique de l’échange.

Pour le dire simplement, il s’agit avec ce film d’incarner dans les yeux, les lèvres, les gestes du corps de chacun une musique des mots élaborée bien avant le tournage lui-même.

Leboutte : La politique, c’est l’espace entre les hommes et comment il est mis en scène, par qui et pourquoi. Au travers de la chasse au marsouin, le geste de Pour la suite du monde est de tenir des anciens un bout d’histoire commune à transmettre aux plus jeunes. Cela n’empêche pas les aînés de laisser se débrouiller les suivants quitte à être en conflit sur la technique à employer, entre un texte très ancien qui décrit la chasse en question et la mémoire orale.

La volonté commune derrière cette chasse ne jette pas une chape de plomb sur l’histoire en demandant aux descendants de se conformer, de figer les pratiques, de rejouer à l’identique la scène. Tout comme dans le film de Cinélutte, ce qui se passe dans le processus du film est parallèle de ce qui se déroule au sein de celui-ci : des gens s’inventent ensemble.

Cette écoute des cinéastes pour la parole collective en circulation et non spécifiquement pour l’anecdote de la chasse élève Pour la suite du monde vers une chanson de gestes de tous les jours, ne laissant rien du quotidien des mots, des jeux et du travail. Le film ne choisit pas son sujet délimité contre ceux qui l’incarnent. Cette forme collective devient le cœur vivant de l’oeuvre, comme le dit Comolli. Le film existe et pourra être donné à ceux qui suivront, habitants et cinéastes, et tous pourront y retrouver le geste universel de la transmission.

Au passage, après l’avènement du français tel qu’il est parlé par les Africains (Jaguar), voici venu le temps des Québécois et nous ne comprenons parfois qu’à grande peine la teneur exacte des conversations. Cela n’empêche pas de saisir le fil rouge de ce qui se joue et rappelle que le documentaire, au contraire de la fiction de répertoire, a un amour des accents, des intonations, des mots pris sur le fil du récit. Plaisir de la parole une fois de plus qui discrètement questionne plus largement notre rapport aux films : Qu’est-ce que je comprends d’un film ? Les moindres lignes de ses dialogues ou le sens profond en filigrane ?

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