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Les Deux Marseillaises de JEAN-LOUIS COMOLLI, ANDRÉ S. LABARTHE


Les législatives de juin 1968 en France marquent le retour à l’ordre. Entre la parole collectivement libérée en mai et les discours d’une classe politique pressée de refermer le couvercle, l’écart est monstrueux. Suivant la campagne électorale à Asnières, Labarthe et Comolli enregistrent ce basculement. Coréalisateur goguenard, Labarthe interfère à l’image, préfigurant le Michel Samson de la série marseillaise, celui qui désigne le spectacle, creusant l’écart.

1968, 16 mm, Noir & Blanc, 109’, France Image : Philippe Théaudière, Jean-Yves Coïc, Daniel Cardot Son : élèves de l’Idhec Montage : Lise Beaulieu, Cécile Decugis, Dominique Villain Production : Jean-Louis Comolli, André S. Labarthe, Argos Films


Mai 68, donc : un mois de la parole, un mois du plaisir des mots et des corps pour que les places circulent et que des ouvriers et des étudiants se retrouvent ensemble, gens qui ne se parlaient pas ou se parlaient peu. C’est aussi dans l’affrontement avec les forces de l’ordre et derrière l’état gaullien une manière de rendre visible un conflit non pas sur un sujet quelconque mais à propos de la vie… Un simple exemple, Jaguar et Pour la suite du monde ont bien à voir avec cet événement politique, cette volonté de définir autrement les rapports entre les individus et la structure qui les accueille, à la fois dans le film et au sein de la nation.

Au moment des élections législatives de juin, les cinéastes s’intéressent à Asnières, localité sur le pourtour parisien. S’incarne dans le duel entre le candidat ministre de droite, Albin Chalandon et Claude Denis, communiste, l’opposition entre deux France au moins, à peine troublé par Roger Hanin, candidat du PSU qui passera son temps – du moins c’est ce qu’en rendent les cinéastes – à expliquer qu’il n’est pas dans cette affaire acteur mais citoyen.

Les deux Marseillaises donc, irréconciliables visions sur le pays entre retour à l’ordre demandé par la « majorité de la population silencieuse » et rassemblement de la classe ouvrière qui « a fait preuve de beaucoup de discipline durant les évènements ». Silence, discipline : tout est dit.

Le point de vue des cinéastes n’est pas univoque. Il y a d’abord l’intérêt de Jean-Louis Comolli pour la parole politique qu’il filmera à la fois avec acuité mais loyalement tout au long de sa série marseillaise qui commencera plus tard et qui s’intéressera aux scrutins locaux. Cette parole politique se dépose dans l’espace d’un film, dans l’espace d’un point de vue, à l’encontre de l’époque actuelle où elle n’est plus considérée que comme parole médiatique, télévisuelle, superficielle et traitée le plus souvent dans des débats ping-pong.

D’autre part, il y a l’envie soixante-huitarde de filmer cette parole comme une mise en scène en tant que telle et qu’il faut pouvoir moquer en la confrontant à d’autres scènes. C’est la soirée de gala de Chalandon à la piscine communale où le discours est entrecoupé de plongeurs indifférents de l’autre côté de la vitre. C’est le pauvre Hanin filmé alors qu’il se rase ou plus tard alors qu’il répète une pièce de théâtre visiblement dramatique.

Cette manière de disqualifier les paroles politiques non pas sur leur terrain – cherchant à ces paroles des contre-paroles grouillant dans les rues – mais sur le terrain du cinéma – mise en scène contre mise en scène – affaiblit l’enjeu du film. Tout au plus, peut-on se dire qu‘il est ailleurs, et le candidat communiste de se poster à l’entrée des ateliers, à la maison de jeunes pour tenter de saisir et convaincre la parole collective, sans succès.

Les deux Marseillaises, c’est la scène finale de la proclamation des résultats où les deux camps se répondent en invoquant l’hymne national, cherchant tous deux à incarner une France devenue insoumise et donc impossible à incarner. Moi spectateur, je n’aurai entendu que ces hymnes et la parole ritualisée des candidats. Demeurent dans le silence ces salles remplies de spectateurs face aux tribuns, entre perplexité de ceux qui viennent du dehors de la rue et soulagement de ceux qui veulent rester au dedans de l’appareil.

Dans le film Wonder tourné également à cette époque et où l’on voyait une jeune femme devenue icône ouvrière, crachant devant les syndicats et la caméra qu’elle n’y rentrerait pas, dans cette sale boîte. Ce qui me frappait alors était tous ces gens silencieux dans son dos, écoutant ce discours de rupture face aux appareils essayant de reprendre la main – et l’image en l’occurrence. Ces gens silencieux dans le fond du plan, c’était nous, spectateurs et cette femme parlait de nous.

Dans Les deux Marseillaises, revient la difficulté de filmer ces spectateurs silencieux et trouver une voix qui puissent les incarner, même un instant. Les mots prolifèrent mais il faut des récits et surtout des corps pour les porter, comme Arnaud Des Pallières, Claudio Pazienza ou les amis de Jean Rouch et de l’Ile-aux-Coudres. C’est ce que Marie-José Mondzain proposera de nouveau le samedi, jour de clôture de ce séminaire avec Tableau avec chute toujours de Pazienza et Bamako de Abderrahmane Sissako.

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