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Accueil du site / Geste cinématographique / Etats généraux du documentaire de Lussas 2008 / Séminaire formes de lutte et lutte des formes / 12 - Marie-José Mondzain : « Les pompiers de Santiago » de José Bersoza

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« Les pompiers de Santiago » de JOSE MARIA BERSOZA (1977)

Film non inscrit au programme du séminaire, Les pompiers de Santiago pourrait ressembler à un simple reportage télévisuel si les compagnies de pompiers de la capitale du Chili n’étaient pas traversés indirectement par la situation politique du pays sous la férule de Pinochet. Ces pompiers se targuent de rassembler toutes les classes sociales mais visiblement, l’ouvrier que Bersoza suit a tout de la classe moyenne aisée… Surtout, le cinéaste gagne une certaine confiance de ses interlocuteurs et peut dès lors les leur offrir l’espace suffisant pour se révéler à nous.

Mondzain perçoit dans ce film un intérêt donné à la langue, aux corps ou plutôt aux espaces sans corps que représentent les salons du pouvoir… Au contraire du Bateau de Léon M. ou Les mots et la mort, il n’y a pas trace de foule ici. L’enjeu du cinéaste est de trouer non pas les lieux en tant que tel mais cette parole officielle qu’il ne manque de rencontrer auprès des pompiers, creuser ce qui lui manque par un certain sens de l’observation et plus directement, par le contrechamp des récits de familles comptant en leur sein des disparus de la junte militaire.

Pour Comolli, la stratégie du cinéaste est de laisser l’ennemi s’avancer dans le film avec sa propre mise en scène. Ainsi, le secrétaire général des pompiers, associé explicitement au pouvoir en place, reçoit le cinéaste en grand uniforme dans la salle luxueuse aux portraits anciens. Bref, le cinéaste laisse l’autre prendre complètement sa place dans le film, sans paraître le moins du monde faire montre de critique à son égard. Il ne cherche pas dans le dialogue à s’opposer de face, il prend son temps et relance de questions qui finissent par lézarder ce discours policé.

L’employé de banque annoncé à l’origine comme un ouvrier traite d’emblée avec mépris la classe prolétaire dont il dit pourtant être issu : des gens qui boivent, sans éducation. Nous le suivons chez lui pour une petite fête avec d’autres camarades pompiers… Bersoza filme les convives à nouveau sans chercher à durcir le trait, sans donner l’impression de déployer un point de vue. Il ne renvoie aucun mépris ou assentiment face au propre mépris de cet homme.

Plus tard, au sein d’un club de nantis, les questions tranquilles révèlent l’incompréhension de ces hommes face à l’époque d’Allende. Ils voulaient faire de ce club un centre culturel où un lieu pour les mères et leurs enfants. Quelle idée idiote ! dit l’un. Le secrétaire général avance son goût de l’uniforme, de Napoléon, et nous finissons par découvrir posées benoîtement sur un meuble une collection de médaillons nazis. L’amour de l’ordre.

Cette façon de filmer le corps des pompiers, un corps sans tête, donnera une acuité nouvelle et singulière au final du film où le cinéaste croise le regard d’une dernière famille sur le pas de leur porte, une dizaine de personnes apparaissant de face, avec tout ce qu’elles sont, cause commune face aux disparus. Deux corps collectifs filmés comme autant de manières de représenter permet de traduire en cinéma ce qui se trame entre les lignes du récit et comment il souhaite y répondre.

L’articulation entre ces deux régimes, ces corps qui ne s’accordent pas, se fait pourtant via l’usage d’un carton, un simple carton, où est inscrit : « Pendant ce temps-là » avant de nous amener auprès d’une de ces familles. Il y a monde commun, un seul monde mais celui-ci est fendu.

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