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Accueil du site / L’association / Archives / divers / Images au poing - Pour Cockerill (27 mars 2003) / 02 - Prise de parole (I) par Patrick Leboutte

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Je voudrais juste faire deux très courts préliminaires. Moi, j’avais un rêve en venant, c’était de ne pas parler. De parler de temps en temps bien sûr mais sur un point particulier. Vraiment, j’ai une envie, c’est d’entendre parler. Je n’ai pas voulu montrer Week-end à Sochaux et nous n’avons pas voulu concevoir cette soirée sous la forme d’un ciné-club où une agréable compagnie va deviser entre eux. Ce n’est pas une soirée culturelle. Je voudrais bien qu’il y ait de petits gestes, de la rencontre très modestement mais que pour une fois, le cinéma soit ce qu’il doit être aussi : quelque chose qui ne s’arrête pas aux films. Quelque chose que les gens reçoivent et puis réagissent et s’en emparent et parlent et ouvrent enfin la bouche.

Je voudrais bien entendre - j’espère que ce sera possible - une parole ouvrière. Parce qu’effectivement, je ne l’entends pas sauf sporadiquement, dans la rue. Et si je n’y suis pas, je ne l’entendrai pas parce que ce n’est pas filmé par les médias comme il le faudrait. C’est un premier point.

Je me souviens que dans les années 20, un des plus grands de l’histoire du cinéma est venu ici, à Seraing. C’était pour une conférence devant des centaines d’ouvriers. Cockerill existait déjà à l’époque. Ce cinéaste s’appelait Eisenstein, un des plus grands inventeurs de formes cinématographiques. Dans ses mémoires, il parle de Seraing : deux pages. Souvenir inoubliable, dit-il. De vraies rencontres avec de vrais ouvriers. Marrant pour un cinéaste soviétique, on dirait que pour voir des ouvriers, il fallait venir à Seraing. Eh bien, là, il en a vu et il s’en souviendra toute sa vie.

Gino Bartali s’en souviendra aussi toute sa vie de Seraing. Les ouvriers en grève pendant le Tour de France lui avaient demandé de gagner l’étape pour eux ; ce qu’il a fait. Les ouvriers avaient dit : Passez en tête à Seraing, on s’occupera du reste. Il est passé en tête à Seraing ; les ouvriers ont mis des clous derrière. Il a gagné l’étape. Et les ouvriers lui ont remis un magnifique vase en cristal Saint-Lambert. Etant passionné de cyclisme, j’ai rencontré Bartali : c’est aussi inoubliable pour lui. Eisenstein, Bartali - le cinéma, le vélo - l’essentiel est dit. Des gens dans le monde entier connaissent Seraing et il y a eu rencontre. C’est ça aussi le cinéma : aller voir, revenir, écouter, échanger et établir de la relation.

Si je voulais montrer Week-end à Sochaux, c’est pour ça. Il y a une première réponse à la question de savoir si c’est possible de faire entendre un autre point de vue : oui, des gens l’ont fait. Et qu’est-ce qu’ils ont fait ? Week-end à Sochaux, c’est un renversement. Ce sont des ouvriers, pas des gens qui ont fait 5 ans d’étude du cinéma. Ce sont des gens qui travaillent en usine, dans des conditions très dures, sans doute plus dures qu’aujourd’hui. Quoique aujourd’hui, c’est pire autrement, il y a d’autres circonstances, la précarisation et ce genre de choses. Mais en terme de conditions de travail, c’était plus difficile avant.

Ces gens après leurs heures de travail, faisaient des films parce qu’ils ont demandé à des cinéastes de leur apprendre à faire des films. Ensuite, ils se sont débrouillés tous seuls pour faire ce que vous avez vu. C’est-à-dire qu’ils ont retourné le point de vue. Ce qu’il nous manque aujourd’hui, c’est un point de vue que nous, nous ne pouvons pas avoir, tout cinéaste ou intello que nous soyons. Nous pouvons susciter, nous pouvons encourager. Nous pouvons donner l’idée, nous pouvons dire : d’autres l’ont fait. Mais nous ne pouvons pas filmer la classe ouvrière comme la classe ouvrière peut se filmer parce que nous ne sommes pas ouvriers.

Il y a des choses dans le cinéma des Medvedkine que je n’avais jamais vu avant et que je ne verrai jamais après. Un point de vue du monde ouvrier de l’intérieur. Une expression collective de soi, une expression collective d’une somme de je. Moi + moi + moi - à l’intérieur passe le collectif. Sont-ce des films militants, je ne suis pas sûr. Ce sont des films s’engageant. Quand on fait du cinéma, on s’engage dans une matière et ça suscite une transformation. On voit les choses autrement. Et ce film nous montre le monde ouvrier autrement, nous montre une vraie énergie collective, une vraie force tellurique. C’était un vrai volcan à l’époque, cette classe ouvrière.

(...)

 II Prise de parole de Patrick Leboutte (II)
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