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Accueil du site / L’association / Archives / divers / Images au poing - Pour Cockerill (27 mars 2003) / 03 - Prise de parole (II) par Patrick Leboutte

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Qu’est-ce qu’ils font en fait ?

Petit 1 : ils sont capables collectivement de nommer les choses. Voilà ce qui nous arrive. Voilà ce qui ne va pas dans l’usine. Voilà les endroits où le patron se fout de notre gueule. Voilà ce qui est inadmissible. Nommons. On analyse collectivement.

Petit 2 : Riposte immédiate. Nous allons remettre en scène sous forme de petites saynètes théâtrales comme des gamins le feraient à l’école, l’oppression du patron. Et nous allons en jouer. Nous allons être acteurs. Au lieu de subir l’oppression tout au long de l’année, nous allons la jouer et nous serons nous-mêmes les acteurs. Etre acteur de théâtre ou dans un film, c’est quand même être acteur de sa vie.

On va filmer les petites scènes de théâtre jouées et on va les renvoyer à l’expéditeur. Ces films sont filmés alors ils seront vus. Ils ont circulé à l’époque dans les usines de France. Pas dans les salles de cinéma quoique, certaines les ont montrés clandestinement. Dans toutes les manifs, dans toutes les grèves, les films étaient vus. Ils avaient l’air malin les patrons.

Il y avait un effet boomerang. C’est la première chose que l’on voit ; le geste cinématographique a fait apparaître cela. Un cinéaste bourgeois comme disaient à l’époque les prolos n’aurait pas pu faire ça. Qu’est-ce qu’il n’aurait pas pu faire d’autre ? Peut-être, l’attention au geste, au corps.

Est-ce que la parole ouvrière est audible aujourd’hui ? Pour qu’elle le soit, nous devons créer les conditions d’une écoute. On peut dire : est-ce que les ouvriers parlent ? mais ce n’est pas la bonne question. Est-ce qu’il y a une parole ouvrière ? Ce n’est pas la bonne question. La bonne question, c’est : y a-t-il quelqu’un pour les écouter ? Parce que s’il n’y a personne pour écouter, ça ne sert à rien de parler.

Et nous, cinéastes, pour faciliter cette écoute, ne pourrions-nous pas créer les conditions de cette écoute ? Comparons un plan de parole ouvrière au journal télévisé, cela dure 12 secondes. On demande le nom du monsieur. Il travaille où : « A Cockerill ». « Bonsoir monsieur, au revoir ! » Ou on dit : « Cela doit être dur. » Il est filmé ainsi et nous n’avons rien vu. Filmé de la sorte, nous ne voyons pas le corps.

Alors qu’un ouvrier, cela parle aussi avec son corps, avec ses mains, avec des gestes de travail qui définissent une culture. Créer les conditions d’une écoute, c’est par exemple ce que font pendant tout un film Luc et Jean-Pierre Dardenne avec l’histoire de ce monsieur qui construit son bateau. Après tout, ce n’est jamais qu’un long travelling sur la Meuse pendant 40 minutes. Un long mouvement latéral le long de l’eau pendant lequel les souvenirs remontent tranquillement à la mémoire.

Le passé resurgit. Sa parole s’inscrit tranquillement, sans spectaculaire. On laisse le temps à cet homme pour parler en lui offrant un plan de cinéma où l’on est tous très bien.

Que font les Medevdkine ? Ils inventent des scènes : eux passent par le jeu. Dans tous les sens du terme : c’est un cinéma de potache. C’est presque une comédie. Bien sûr, c’est politique, c’est engagé, c’est militant, mais tout cela est amusant.

J’ai eu l’occasion de les rencontrer et ils répétaient : bien sûr on était politique mais on avait 20 ans. Et donc, on allait au bistrot. On avait envie de s’amuser, de guindailler. Faire du cinéma, c’était ça aussi et militer c’était ça aussi. C’est pour cela qu’ils avaient des ennuis avec la CGT : eux étaient trop sérieux. Ils voulaient que cette parole passe par du jeu. Voilà pourquoi il y avait des saynètes. Créer ces longues scènes où ils remettent leur corps au travail, c’est une manière de créer les conditions d’une écoute.

C’est une manière de filmer la parole et les corps qui vont avec. Nous n’y pensons jamais : c’est du son direct. C’est-à-dire qu’on filme quelqu’un qui parle au moment où il parle. On filme les deux ensemble et on le laisse s’exprimer. On s’arrange également pour voir des plans assez larges pour voir le corps s’exprimer. Avons-nous vu beaucoup de corps ouvriers à la télévision ces derniers temps ? Vous me direz : oui, parfois dans les fictions. Tavernier, Ken Loach. Ce sont des acteurs et généralement du décor. La tragédie ouvrière est un pur décor pour un scénario hollywoodien. Il n’y a pas cette authenticité, cette véracité qui passe par le corps.

En résumé, filmer la parole ouvrière, c’est selon moi être capable d’écouter. C’est demander d’écouter, c’est faciliter l’écoute et c’est filmer les corps. C’est bouleversant un corps ouvrier, parce que c’est un corps collectif aussi. C’est ce qui me frappe entre le premier film et le deuxième. Après le troisième, nous risquons d’être déprimé.

En 1967, un ouvrier, plus un ouvrier, plus un ouvrier multiplié par sept millions et demi par exemple, c’est-à-dire le nombre d’ouvriers encore aujourd’hui en France. En 67, ils devaient être au minimum le double. Donc, un plus un multiplié par quinze millions, cela faisait quinze millions, c’est-à-dire une force.

Aujourd’hui, un plus un plus un, le patronat s’est arrangé pour que cela fasse toujours un. C’était bouleversant de voir des gens de Seraing arriver tout à l’heure les uns après les autres. Un plus un plus un demandant : Où cela se passe ?

Lorsque les Medvedkine faisait une projection à l’usine ou une conférence, c’étaient des milliers d’ouvriers. Je ne sais pas s’il y en a dans la salle aujourd’hui.

J’espère. En 20 ans, ce qui a changé, c’est le sentiment d’appartenir à un collectif, de ne pas être tout seul même si on est dans la merde, que le travail est dur. Cette fierté d’être ensemble, de se battre ensemble au-delà des différences linguistiques. Ce sentiment d’appartenir à une histoire, à une culture, à un projet commun, c’est cela qui rendait fort. Le patronat a mis du temps à comprendre après 68 mais c’est ce à quoi il s’est attelé : casser le sentiment du collectif, d’être soi dans un groupe.

C’est cela les Medvedkine : soi dans un nous. C’est le je par lequel transperce du nous. Cela, nous n’avons plus. C’est à propos de cela qu’il faut réfléchir et là, le cinéma a un rôle. Je pense que depuis les frères Lumière, le cinéma est un art du lien, ce qui fait le lien. Ce sont des gens qui partent, qui vont enregistrer d’autres corps, d’autres savoirs, d’autres gens, d’autres gestes et qui les ramènent à ceux qui sont assis dans leur fauteuil, qui ne sont pas partis et que nous appelons spectateur, en espérant que quelque chose va se créer entre les deux : de la relation.

J’espère qu’il y eu de la relation pour vous avec ce monsieur et son bateau et avec ces incroyables ouvriers. De la relation et de l’envie de créer peut-être aujourd’hui un groupe Medvedkine à Liège parce que cette appellation n’est pas contrôlée, n’est pas propriété d’une banque. Elle est libre de droit et propriété de tous.

 II Prise de parole de Patrick Leboutte (I)
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