Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

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Accueil du site / L’association / Archives / divers / Images au poing - Pour Cockerill (27 mars 2003) / 07 - Prise de parole de Cédric Lomba

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Un mot simplement sur les moyens du cinéma parce qu’au fond, dans les sciences sociales, nous sommes plus ou moins dans le même bain : rendre compte d’une partie de la population, la classe ouvrière dans mon cas. D’en rendre compte et de la favoriser dans l’exercice de son métier, de la soutenir. Notamment, au sein de l’université : faire des cours qui sont à la fois pointus et accessibles à la population que l’on essaie de soutenir par ailleurs. C’est comme cela que l’on peut l’investir et lui donner une parole.

J’ai eu une discussion récemment avec un ami, fils d’ouvrier et universitaire comme moi, à propos de la classe ouvrière et de la valorisation que l’on trouve ici dans le débat. C’est une classe sûrement fière de sa condition mais également désireuse, notamment pour la génération suivante, de sortir de cette condition.

Nous sommes là dans un monde, face à des personnes remplies d’ambiguïté : à la fois fierté mais ne préférant pas vivre ces conditions de vie pénibles, ces horaires, la saleté, le risque - récemment encore une explosion à Cockerill et chaque année il y a des morts là-bas.

Enfin, je voudrais revenir sur un dernier point dont on a beaucoup parlé : le collectif. Il me semble qu’ici, on imagine sans cesse les ouvriers comme un collectif. Il y a une difficulté. En 1950, 1960 et 1982, il y a des années, des gens qui ne vivent pas forcément sous forme d’une résistance mais au quotidien. Peut-être que leur vie n’est pas faite que de résistance.

Je pense que l’on peut rendre compte d’ouvriers en dehors des grèves et des manifs, c’est-à-dire dans ce quotidien. Il y a une dignité du travail et du quotidien. Il me semble qu’à se focaliser sur la résistance, on se focalise sur une partie de la classe ouvrière. Dans les deux premiers films par exemple, nous n’avons pratiquement vu que des hommes. Et ceux-ci représentent une population plutôt militante, plutôt syndiquée, plutôt des grandes industries urbaines et pas rurales. Or, cette population ouvrière est extrêmement dispersée. Il n’y a pas que des groupes, mais aussi simplement des individus comme chez les intellectuels, comme chez les cinéastes.

On aurait tort de systématiquement associer le monde ouvrier à du collectif, à de la masse et ainsi de suite jusqu’au troupeau. Les gens s’engueulent entre eux : les électriciens s’engueulent avec les mécaniciens, les mécaniciens avec les ouvriers de fabrication, les gens de Chertal avec les gens de Seraing, ceux de Seraing avec ceux de Charleroi, etc. Ils peuvent effectivement dans des moments de lutte se retrouver en conflit.

Nous pouvons tenir les deux : à la fois personne et groupe et je pense que c’est un enjeu de renvoyer à ces deux formes d’existence. J’aimerais ajouter que des témoignages d’ouvriers existent, je vous invite à aller les voir. Il y a des autobiographies. Alors certes, on ne voit pas les corps - je suis tout à fait d’accord là-dessus - mais ces autobiographies, elles sont publiées et on peut les trouver dans les librairies de Liège : qui est allé les voir ici ? On n’est pas obligé d’être d’accord avec la forme d’écriture mais enfin, elles existent. Dans ces livres, nous avons affaire à des populations plus âgées justement, avec plus de distance probablement.

Une dernière remarque à propos d’une différence qui m’a marqué entre les deux films et qui est un trait particulier du monde ouvrier, c’est l’ironie par rapport à sa propre existence. On se fait des blagues. Chez les Dardenne, on ne rigole pas. C’est pas la déconne dans le film d’aujourd’hui et c’est pas la déconne chez Rosetta. C’est la déconne nulle part chez les Dardenne. J’aime beaucoup leurs films, mais on voit bien qu’il y a un décalage.

Ken Loach est je pense l’un des seuls à montrer cette manière de vivre tragique et puis aussi, la rigolade, les blagues de potache. C’est aussi une forme de résistance qui n’est pas frontale mais une forme de distanciation au quotidien par rapport à cette situation. Il y a peut-être un enjeu à aller montrer ça. C’est sûrement compliqué à faire, sans verser dans un misérabilisme où l’on prend les gens pour des cons. Il y a peut-être moyen d’en rendre compte sans perdre la dignité des personnes.

Sur les moyens, sur la production mondiale, je n’ai pas trop d’avis. Il n’y a pas de mauvaise lutte. C’est évident que le système ne va pas s’écrouler de lui-même. Je sors d’une enquête sur un comité de direction d’une multinationale. J’ai regardé la relation entre les analystes financiers, le PDG et la direction financière de Saint-Gobain. C’est triste à dire mais ils s’en foutent : ils ne nous connaissent pas. Il y a des grèves chez Saint-Gobain, ils ne les voient pas. Ils ne vont pas en vacances aux mêmes endroits. Ils ne peuvent même pas imaginer que cela existe, ce genre de choses. Ils sont toujours en voyage.

Il n’y a pas de racisme puisque tout le monde est potes. Ce qui m’a frappé en gros, c’est l’idiotie de ce monde, un univers qui ne repose sur rien : chacun sait que l’autre joue un jeu un peu débile, va faire semblant mais on fera comme si de rien n’était et tout le monde va suivre. On ne sait pas vers quoi on va mais on continue quand même. C’est un vrai problème de société. Il n’y a pas de grand complot, pas trois salauds à aller tuer. Ce sont des types comme ça qui font leur boulot : tiens, on fait une grille, l’action monte, on ne sait pas trop ce que cela veut dire. Bah, on vend et on achète : voilà.

Il n’y a pas trop de solution contre cela à part le collectif, sûrement. Mais peut-être aussi que les petites choses comme d’aller emmerder le bazar sur les sites Internet ou faire des films ou des bouquins de sociologie ou que sais-je, ça marche peut-être aussi un peu. Dans le fond, la question, c’est tout de même que nous sommes plus nombreux.

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