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Accueil du site / Geste cinématographique / Etats généraux du documentaire de Lussas 2008 / Séminaire formes de lutte et lutte des formes / 13 - Marie-José Mondzain : « Tableau avec chutes » de Claudio Pazienza

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Tableau avec chutes de CLAUDIO PAZIENZA


Le voyage dans un tableau, « Le Paysage avec la chute d’Icare » de Bruegel, devient un prétexte pour faire un voyage dans la Belgique de fin de siècle. Enquête autour d’une image et des innombrables questions qu’elle fait surgir : qu’est-ce que « regarder » ? Que voit-on disparaître sous nos yeux ? Pourquoi regarde-t-on certaines choses ? Qu’est-ce qu’un point de vue ? Prennent la parole des philosophes, des chômeurs, des psychanalystes, des hommes politiques…

1997, Beta Num., Couleur, 103’, Belgique, extrait Image : Jean-Marc Vervoort, Dominique Henri, Claudio Pazienza Son : Pierre Mertens, Jacques Nizin Montage : Michèle Hubinon Production : Qwazi qwazi film, WIP, RTBF Bruxelles, Arte


Tableau avec chutes est le premier film d’un Italo-belge, fils d’émigré soucieux de mettre au travail le monde qui l’entoure – et tout aussi bien ses propres parents, personnages à part entière – face à une peinture qui l’a frappé : « La chute d’Icare » de Breughel et du sens inépuisable que le regard sur ce tableau peut faire naître. Il y a chez Pazienza le geste d’un spectateur qui passe à l’action et qui d’ailleurs se met lui-même en scène à l’écran. Le film est ainsi construit par un ensemble de petites pièces d’un puzzle plus large fait de chausse-trappes et de relances, de déviations et de petites lignes droites invisibles où nous suivons le personnage Claudio faisant apparaître sur le fond quelque chose du pays Belgique.

Tableau avec chutes est l’histoire d’un tableau qui en cache donc au moins un autre, aux contours flous et fluctuants. Dédale donc, comme le père d’Icare avec qui ce dernier est sorti du labyrinthe où le Minotaure les avaient enfermés. Dédale, génie inventeur, avait conçu pour ce faire des ailes permettant de s’élever au-dessus de ces allées interminables. Or, que veulent les fils ? Voler tout comme les pères même s’ils risquent la chute.

Ce dialogue d’images en images, déplacement de proche en proche, figure l’exil réel (des Italiens venus en Belgique pour travailler) en exil cinématographique, faisant sans cesse apparaître de nouvelles personnes avec qui le film se met à jouer autour du tableau de Breughel. Tableau avec chutes y trouve son rythme tendu entre l’incertitude de ces autres et le désir de sortir du tableau et du film une clé en main, de faire aboutir la quête.

Il n’y a que de l’étrange et de l’étranger. Il faut apprendre sa langue maternelle comme une langue étrangère, apprendre ainsi la langue de l’autre car cela nous permet de le rencontrer. Marie-José Mondzain commente indirectement la Belgique, cette terre traversée d’étrangeté et d’étrangers les uns aux autres. Le film est ainsi fendu, dédoublé entre Pazienza cinéaste stratège et Pazienza personnage incertain, le tableau de Breughel et les images en mouvement du cinéma, le père et le fils, le tableau au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles et le reflet des figures que le cinéaste convoque dans la vitre protégeant l’image : parents, voisins, amis.

Surtout, cette quête de l’autre et de l’œil – « Qu’est-ce que s’inscrire dans le monde ? » demande le tableau – est portée par le corps même du cinéaste inscrit dans l’image, jouant de ses habits comme d’un acteur : le costume remisé au fond du plan quand il rencontre le premier ministre, la peinture inscrite sur son t-shirt et offerte aux passants comme un exhibitionniste - « Qu’y voyez-vous ? » - ou le passage chez l’ophtalmologue pour vérifier les capacités de l’œil lui-même.

En se souvenant de Scènes de chasse projeté deux jours auparavant, je suis frappé par l’importance de l’interpellation permanente, la présence du « tu » chez Pazienza. Le « Que veux-tu dire quand tu dis que ? » sert ici de fil rouge à la réflexion et aux rencontres pour annoncer le resserrement plus tard dans son dernier film du « Tu dis » en écho du père défunt.

Regarder « La chute d’Icare » encore et encore indique autant l’engagement de soi, payer de sa personne, que le besoin d’un certain recul comme le déclare un spécialiste du tableau : Il faut un point de vue pour regarder mais le point de vue empêche simultanément de tout voir. Malgré tout, sans point de vue, l’on ne voit plus rien.

Le tableau de Breughel apparaît ici une Belgique grouillante autour de laquelle chacun revient comme un mystère tantôt délicieux tantôt tragique. Un homme laboure son champ avec une charrue à l’avant plan. Un homme tombe au loin dans la mer. Quels liens se jouent entre ces deux plans ? Quelle place entre ces êtres séparés qui visiblement ne se parlent pas ? Le film tâche de constituer a contrario un espace commun, un feuilleté de voix, de visages, d’histoires comme autant de points de chute tendus vers le cinéaste qui les convoque comme autant d’amis.

Pazienza ranime un esprit – burlesque - et un corps – populaire – qui ont déserté la majeure partie du cinéma. Il tient à la fois de Buster Keaton – le sérieux dans le rire, le corps au centre – et d’un journalisme d’investigation à l’ancienne soucieux d’être un premier citoyen pour nous et non un expert de la chose. Son geste est de faire descendre cette grande image de l’histoire de la peinture, et ce pays tout autant, du piédestal où ils sont accrochés.

Tableau avec chutes est une tentative de rendre un tableau regardable par son spectateur et un pays acceptable pour son habitant. C’est un film de Belgique, de l’intérieur de ce qui se sépare tous les jours devant nos yeux. Mais c’est cette séparation de départ qui rend possible des liens, des tentatives de lien entre les uns et les autres, gestes du possible. Comme le dit un jeune maghrébin à propos de l’image de cette chute : C’est la vie quotidienne.

Dans ce film dédale, l’on ne craint pas non plus de mélanger les langues : le français, l’italien, le flamand, l’allemand aussi. Et dans la foule en colère qui campe devant le palais de justice quand explose l’affaire Dutroux en 1996, c’est – dixit Patrick Leboutte – une étrangère, Loubna Benaïssa, qui s’interpose pour que les citoyens belges ne mettent pas à mal leur propre pays.

« De quel point de vue voyez-vous la Belgique ? » Drôle de pays certes où Icare disparaît dans les flots. Où l’unité s’évapore. (dixit un leader nationaliste flamand) Où la classe ouvrière disparaît. (après un dernier hommage des Dardenne) Où deux petites filles disparaissent. Le film est tourné de l’intérieur du désastre, pour reprendre cette belle expression de Patrick. Le cinéaste paie ainsi de sa personne pour garder vivant ce qui l’entoure.

Cette position de pédagogue qui essaie de comprendre et d’expliquer ce qu’il voit, cette démarche de cinéaste qui cherche à saisir ce que regarder – une peinture, un pays – veut dire, cet engagement d’un corps citoyen dans la matière même des images, c’est le geste sans cesse désignant l’extérieur, ce qui est au départ inconnu, étranger et qui laisse ce magnifique personnage qu’est Claudio opaque, étrange et singulier pour nous spectateur. C’est la volonté de dire à la fois : « Il faut comprendre » et « L’on ne peut pas tout comprendre ». Entre le corps de Claudio et ce qui l’entoure : le jeu, la joie de la parole et du décalage.

Pour tout cela, Tableau avec chutes est un film sans fin, sans possibilité d’écrire le mot « fin » au moment de sa dernière image, plan où le cinéaste râpe du parmesan sur l’image du tableau dans sa cuisine. Parce que tout chute toujours, tout est voué à la disparition mais la beauté demeure de ne pas s’y accrocher, de choisir de continuer à flâner. Quoi que vous faites, faites autre chose !

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