Verviers : carte de Hodimont
Projet « Hodimont en V.O. » par Des Images et Le CAP

(pointeur vers le haut pour revenir à la page)

Accueil du site / Geste cinématographique / Etats généraux du documentaire de Lussas 2008 / Séminaire formes de lutte et lutte des formes / 15 - Marie-José Mondzain : pour ne pas en finir

Articles associés

Autres articles dans cette rubrique

Recherche

Bamako de ABDERRAHMANE SISSAKO


Mélé est chanteuse dans un bar, son mari Chaka est sans travail, leur couple se déchire… Dans la cour de la maison qu’ils partagent avec d’autres familles, un tribunal a été installé. Des représentants de la société civile africaine ont engagé une procédure judiciaire contre la Banque mondiale et le FMI qu’ils jugent responsables du drame qui secoue l’Afrique. Chaka semble indifférent à cette volonté inédite de l’Afrique de réclamer ses droits.

Fiction, 2006, 35 mm, Couleur, 118’, France /Mali Image : Jacques Besse Son : Dana Farzanehpour Montage : Nadia Ben Rachid Interprétation : Aissa Maïga, Tiécoura Traoré, Hélène Diarra, Habib Dembélé Production : Archipel 33, Chinquitty Films, Mali Images


Bamako permet à Marie-José Mondzain, après le film de Bernard Cuau, de reparler de l’idée de procès que le cinéma fait subir à l’histoire. Bamako est un film qui se sert du décorum d’un procès, d’une mise en scène donc, pour juger l’Occident – le FMI précisément – enfonçant l’Afrique dans le dénuement. Le génie du film est de plonger cette mise en scène-là dans un espace local – la maison du père du cinéaste –, lui-même traversé du quotidien des habitants que le procès ne suspend pas et que le cinéaste filme comme élément à part entière.

Ce tressage du local et du global dispose évidemment de points de rencontre, ne serait-ce que devant la maladie de l’un des résidents, alité à quelques mètres de la cour, et qui est pris en exemple pour démontrer le difficile accès aux soins pour les Africains.

Ce dédoublement – le global en procès et le local en vivant – essaime tout au long de Bamako : ailleurs et ici, fiction et documentaire, plaisir de la langue parlée et formes de la langue du droit, temps du procès et temps des habitants de la cour, intérieur du tribunal et extérieur de celui-ci. Bien sûr, ce qui se joue, c’est toujours ce qu’il y a entre, l’écart entre les deux. Pourquoi ça ne raccorde pas.

Cette disparition du raccord est symbolisée par le haut-parleur retransmettant les débats, disposé à l’extérieur de la cour et que quelques quidams ennuyés feront taire, défaisant le fil de cette parole, éteignant le feu du procès. C’est la télévision qui le soir remplace le prétoire et propose une nouvelle manière d’accueillir le monde : sous forme de film dans le film, western américano-africain, drôle et tragique.

C’est la débrouille encore des gens du coin – l’un apprend l’israélien en perspective de la venue hypothétique d’une ambassade à Bamako - face au téléphone des avocats branchés sur la toile du monde.

Surtout, l’enjeu scénaristique du film est : « Qui a le pistolet ? » Un policier a en effet perdu son arme de service et il soupçonne l’un ou l’autre de ce vol. Qui a le pistolet ? Qui va tirer et contre qui ? Vengeance ou désespoir ? Si Sissako déploie un espace de parole, prend en compte dans un film le devenir du monde, ce qui l’épuise, il laisse planer la possibilité d’un silence brutal, d’une rupture. C’est un continent cette fois qui est menacé de disparition.

Les témoins défilent à la barre pour parler de leur histoire aux avocats du Fond monétaire. Pourra-t-on se lever pour raconter son histoire ? Trouverons-nous la justesse des mots et surtout la démarche pour s’avancer vers la caméra ? Geste terrible, trop pour l’un des témoins qui après avoir décliné son identité restera muet, aphone, et s’en retournera au fond du plan dans la masse du petit peuple. Revenir au fond de l’image à force d’avoir vu le cinéma ne donner de la place qu’à ceux qui sont tout devant, au premier plan, bien au milieu. Les Européens, les Occidentaux.

C’est un geste final fort pour ce séminaire parce que des spectateurs dans l’image, nous en avons rencontré durant ces trois jours. Les salles électorales combles en 1968 dans Les deux Marseillaises, les foules immenses en liesse dans les années 50 en Tchécoslovaquie dans Les mots et la mort ou en colère en Belgique dans les années 60 dans Le bateau de Léon M. des Dardenne ou en 1996 dans Tableau avec chute, les ouvriers enfin face au bourgeois chez Renoir dans La vie est à nous.

Nous avons cherché ces gens à l’image qui s’emparent de la parole comme ceux de Darboy à Montreuil ou l’institutrice bolivienne dans Le journal de Bolivie, mais personne ne l’avait pensé de façon si explicite que Sissako. Un fragile prétoire de bois et l’on peut regarder le monde en face.

Patrick Leboutte profite d’un dernier tour de parole pour enfin répondre aux spectateurs qui se sont manifestés durant les pauses, voulant conclure sans le faire, donnant le désir de filmer chez tous ces gens dans la vingtaine croisés dans les rues de Lussas et qui cherchent autant à voir des films qu’à préparer les leurs, bref qui sont en demande de filiation et d’expérience.

Qu’est-ce qu’on peut faire ? Trois choses.

1. Créer du lien là où le marché sépare, laisse seul, crée des espaces privés. Il n’y a qu’un seul monde et il doit être partagé.

2. Se réapproprier la parole face aux formules, aux temps de parole. Etre dans le temps nécessaire pour que quelque chose se dise et force l’écoute.

3. Penser ce qui nous arrive en tant que spectateurs actifs et non laisser aux experts la marche du monde. Lutter contre la volonté que tout passe, que rien ne résiste, que tout se vende, que tout demeure dans le visible, aussi. Il y a au contraire de la résistance, du recul, de l’opacité. On peut travailler là-dessus.

Il est 23h à Lussas. La prairie bordant la salle s’est pour partie vidé des tentes qui y avaient poussé comme des champignons quelques jours auparavant. La poignée de cafés au pied de l’église ne pensent déjà plus qu’à baisser volet et reprendre une vie normale. Un cortège de percussionnistes africains descend allègrement la rue principale jusqu’aux tentes blanches où se réunissent les festivaliers. Les collines au loin mordent les derniers éclats de soleil avant de disparaître. Dimanche matin, il ne faudra pas traîner pour attraper le bus jusqu’à la gare de Montélimar. Le festival est terminé. Il n’y a plus de festivalier. Lussas redevient un village de l’Ardèche.

Précédent

 

Répondre à cet article